Milarépa – Les enseignements spirituels d’un sorcier devenu Bouddha

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à une figure éminente du bouddhisme, en particulier du bouddhisme tibétain : Milarépa. Ce personnage revêt une importance considérable, non seulement en raison de sa vie marquée par des transformations profondes, mais aussi parce qu’il est souvent perçu comme l’un des grands saints du Tibet, parfois même comparé, dans une certaine mesure, à une figure christique.

L’histoire de Milarépa est singulière à plusieurs égards. Sa vie, ponctuée de péripéties, de pratiques spirituelles intenses et d’expériences mystiques, revêt également une dimension légendaire qui a contribué à son prestige au sein du bouddhisme tibétain. Pour explorer cette trajectoire, nous nous appuierons sur la biographie de Milarépa rédigée par Alexandra David-Néel, une auteure incontournable pour quiconque s’intéresse à la culture tibétaine. Ses ouvrages, à la fois accessibles et rigoureux, apportent un éclairage précieux sur cette tradition. Le choix de cette biographie s’est imposé de manière naturelle, tant la réputation de l’auteure dans le domaine des études tibétaines est reconnue.

Le livre dont il est question, Milarépa, le yogi-poète tibétain, offre une analyse approfondie de la vie de Milarépa, que nous aborderons ici en soulignant les épisodes principaux et, surtout, en mettant en lumière les enseignements spirituels qu’ils véhiculent. Il ne s’agit pas simplement de retracer les étapes biographiques de cette figure historique, mais plutôt de réfléchir aux leçons spirituelles que sa vie nous transmet, notamment en ce qui concerne le cheminement vers l’éveil.

Enfin, l’œuvre d’Alexandra David-Néel nous permet également d’explorer l’univers symbolique du bouddhisme tibétain, où se mêlent magie, croyances populaires et pratiques spirituelles complexes. Cette dimension sera l’occasion d’élargir notre compréhension de la tradition bouddhique dans son contexte tibétain.

La jeunesse de Milarépa

Commençons par le contexte. Nous sommes au Tibet, au XIe siècle de notre ère, dans un environnement marqué par l’Himalaya, avec ses villages éparpillés à flanc de montagne et ses monastères bouddhistes disséminés çà et là. C’est dans ce cadre que s’inscrit la vie de Milarépa, une figure marquante de l’histoire religieuse tibétaine.

La jeunesse de Milarépa est rapidement marquée par un événement dramatique : la mort de son père alors qu’il n’a que sept ans. Malgré cela, la famille, relativement prospère grâce à des activités commerciales et la possession de terres, de propriétés et de biens de valeur, semble à l’abri du besoin. Cependant, cette stabilité financière est vite compromise. Le père de Milarépa, avant de mourir, confie la gestion de ses biens à l’oncle et à la tante de Milarépa, qui, au lieu de les administrer en fidèles tuteurs, s’approprient l’intégralité de la fortune familiale. En quelques années, Milarépa et sa mère sombrent dans une misère totale.

Alors que Milarépa, jeune homme à l’époque, semble accepter la situation avec une certaine résignation, sa mère, quant à elle, ne peut supporter cette injustice. Profondément révoltée par la trahison de l’oncle et de la tante, elle demande à son fils de les venger. Plus précisément, elle l’incite à se former à la magie noire, afin de pouvoir, une fois ses pouvoirs acquis, punir ceux qui les ont dépouillés.

Magie noire et superstitions au Tibet

Cet épisode illustre bien l’arrière-plan culturel du Tibet de l’époque, où les croyances en la magie noire et les superstitions liées aux démons sont omniprésentes. La société tibétaine accorde une grande importance à ces pratiques occultes, et l’on croit fermement à l’existence d’entités démoniaques ayant le pouvoir d’influer sur la vie quotidienne. Dans cette conception, apprendre la magie noire revient souvent à entrer en contact avec ces démons, à les manipuler et à les utiliser à son avantage. Le sorcier devient alors celui qui, grâce à ses relations avec les démons, peut exercer un pouvoir redoutable sur autrui, en utilisant ces forces pour nuire à ses ennemis.

Nous avons déjà observé ce type de croyances dans d’autres récits tibétains, comme celui de Karma-Dordji. Comme Milarépa, Karma-Dordji pratiquait divers rituels visant à s’entourer d’un cortège de serviteurs démoniaques, qu’il pouvait ensuite invoquer pour accomplir ses desseins.

C’est dans ce cadre que la mère de Milarépa envoie son fils se former à la magie noire auprès d’un maître sorcier. Elle exerce sur lui une pression considérable, allant jusqu’à menacer de se suicider s’il revenait sans avoir acquis les pouvoirs nécessaires à leur vengeance. Milarépa se plie alors à cette injonction. Il quitte son village et cherche un sorcier capable de lui enseigner des techniques occultes, notamment celles permettant de causer la mort et de contrôler les éléments, comme la capacité de provoquer des tempêtes de grêle.

Magie, Siddhis et charismes

La question des « super-pouvoirs » est un aspect récurrent, non seulement dans le bouddhisme, mais dans la spiritualité en général. Ici, nous parlons de magie dans le contexte tibétain, mais dans l’hindouisme, on parle plutôt de siddhis, ces pouvoirs surnaturels obtenus par les yogis, tandis que dans le christianisme, il est question de charismes. Dans tous ces cas, il s’agit de capacités extraordinaires, souvent miraculeuses, et qui semblent dépasser les limites du possible.

Dans l’hindouisme, on catégorise ces siddhis en pouvoirs majeurs et mineurs, chacun conférant des aptitudes surprenantes, telles que voler, rendre visible ou invisible des objets, ou encore altérer sa taille à volonté. Un des siddhis les plus notables est décrit comme « l’irrésistibilité de la pensée », une capacité qui, en théorie, conférerait un pouvoir illimité à celui qui la possède.

Ces siddhis rappellent les récits associés aux fakirs, que l’on retrouve dans les traditions hindouiste et soufie, où l’on attribue à ces figures des pouvoirs comme la lévitation, la résistance à la douleur, et d’autres manifestations surnaturelles.

Dans le christianisme, on peut évidemment citer les miracles accomplis par Jésus-Christ, tels que marcher sur l’eau, guérir les malades ou multiplier la nourriture. Cependant, ces charismes se retrouvent également chez certains saints. Par exemple, Padre Pio avait la réputation de pouvoir lire dans l’esprit des gens, connaître leur passé, leur avenir et même, dans certains récits, manifester le don d’ubiquité, c’est-à-dire être présent en plusieurs endroits simultanément. Saint Païssios, lui, est réputé pour avoir fait apparaître de la nourriture ou pour s’être rendu invisible à volonté.

Ces récits de pouvoirs extraordinaires sont présents dans presque toutes les traditions spirituelles. Des soufis capables de sortir de leur corps par la pensée, à Ma Ananda Mayi, en Inde, qui, selon certains témoignages, allumait des feux par simple volonté, ou encore Thérèse d’Avila, qui aurait eu des expériences de lévitation.

Ainsi, dans l’exploration des traditions spirituelles, il est fréquent de rencontrer ces récits de pouvoirs miraculeux. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont ces capacités sont perçues. Chez Thérèse d’Avila, par exemple, les pouvoirs surnaturels, ou « grâces », sont considérés comme des dons de Dieu, accordés à ceux qui pratiquent des œuvres vertueuses, notamment la prière et l’oraison. Les grâces évoquées dans son cas incluent la capacité de prier sans interruption, des visions mystiques, ou des révélations divines.

Cependant, ces « grâces » sont distinctes de la magie noire à laquelle Milarépa a eu recours. Dans le christianisme, on insiste toujours sur le fait que ces capacités surnaturelles ne proviennent pas de l’individu lui-même, mais de Dieu. Le pratiquant ne fait qu’en être le réceptacle.

En revanche, dans le bouddhisme tibétain, et plus particulièrement dans le cas de Milarépa, il est question de pouvoirs obtenus par l’entraînement et la pratique personnelle. Dans les récits, Milarépa aurait acquis en l’espace de quelques semaines la capacité de faire tomber la grêle ou d’invoquer des démons pour qu’ils lui obéissent. Ces pouvoirs ne sont pas présentés comme des dons divins, mais comme des compétences acquises grâce à une pratique rigoureuse.

Il est donc important de noter la différence fondamentale entre ces deux perspectives. Chez Thérèse d’Avila, il est question d’une expérience mystique transcendantale, offerte par la grâce divine, et marquée par son caractère ineffable et transcendant. En revanche, dans le cas de Milarépa, on parle de pouvoirs concrets, acquis par des techniques spécifiques, avec des effets bien tangibles. Si Thérèse d’Avila décrit une expérience spirituelle inexprimable, liée à la prière et à l’union avec Dieu, Milarépa, lui, rapporte de manière pragmatique qu’il a médité sur un démon jusqu’à obtenir la capacité de faire tomber la grêle.

Méditation et obtention des pouvoirs

Dans le contexte de la vie de Milarépa, un élément fascinant réside dans l’obtention de pouvoirs occultes par la méditation. Alexandra David-Néel, qui a longuement étudié le bouddhisme tibétain et conversé avec des lamas et érudits, rapporte que certains de ces pratiquants acquièrent des capacités surnaturelles en méditant sur des divinités ou des démons associés à ces pouvoirs. Ainsi, en méditant sur un démon capable de provoquer des tempêtes, un pratiquant peut, en théorie, obtenir la capacité de contrôler les intempéries. Selon elle, ces démons sont en réalité le fruit de l’imagination des Tibétains, renforçant l’idée bouddhiste que tout est créé par l’esprit. Les pouvoirs surnaturels seraient donc obtenus par un processus de méditation intense sur des entités inventées par l’esprit lui-même, aboutissant à un phénomène où la réalité et l’imaginaire s’entrelacent.

Cette idée trouve un parallèle intriguant dans l’hindouisme, notamment dans les enseignements de Patanjali, l’auteur des Yoga Sutras et codificateur des différents yogas, comme le raja-yoga. Patanjali affirme que la méditation sur des objets ou des concepts précis permet d’obtenir des pouvoirs spécifiques, nos fameux siddhis. Par exemple, méditer sur un éléphant permettrait d’acquérir sa force, et méditer sur sa propre gorge pourrait supprimer la faim et la soif. La méditation sur l’étoile polaire, quant à elle, permettrait d’acquérir une connaissance cosmique des planètes et de l’univers.

Cette perspective propose un modèle mécaniste de l’obtention de pouvoirs spirituels : en se concentrant sur un concept, même fictif, l’esprit finit par intégrer ses qualités ou son savoir. Le processus ne dépend pas d’une intervention divine ou transcendantale, mais repose entièrement sur l’effort personnel, la discipline et la pratique méditative. Ce modèle se retrouve dans l’histoire de Milarépa, qui, après avoir médité seulement quelques jours, acquiert des pouvoirs occultes pour accomplir des actes de vengeance.

La vengeance de Milarépa

Après avoir acquis ses pouvoirs magiques, Milarépa les utilise effectivement pour se venger de son oncle et de sa tante. Son premier acte consiste à provoquer l’effondrement de leur maison durant une célébration de mariage, entraînant la mort de 35 personnes. Lorsque les villageois, choqués par cet acte de violence disproportionnée, cherchent à se venger de lui à leur tour, Milarépa utilise une autre de ses compétences surnaturelles pour provoquer une tempête de grêle qui détruit toutes les récoltes de la région. Cet acte de destruction soumet la population locale à la peur et dissuade toute tentative de représailles.

Mais ces événements marquent aussi la fin de la phase violente et magique de la vie de Milarépa. Après avoir accompli ces actes de vengeance, il ressent des remords profonds. La souffrance causée par ses actions, et l’usage de ses pouvoirs pour nuire à autrui, suscite en lui une prise de conscience morale.

Cette réflexion est encouragée par son maître, le sorcier, qui, après avoir perdu un ami proche, prend conscience de l’impermanence de la vie et de la vanité du samsara (le cycle des renaissances). Le sorcier, réalisant que la magie noire ne le protégera ni de la mort ni de la souffrance future, décide de renoncer à la magie et de chercher une doctrine plus pure. Il exprime sa réalisation en ces termes :

« Combien impermanents sont tous les états d’existence ! La nuit dernière, mon dévoué ami laïque est mort, et je pleure sa perte. Je sens que le samsāra est chose misérable. »

Cette prise de conscience trouve un écho chez Milarépa, qui, à son tour, décide d’abandonner la magie noire et de se consacrer à la quête de la libération du samsara et de l’atteinte du nirvana. C’est à partir de ce moment que Milarépa quitte son maître sorcier et entreprend une nouvelle phase de sa vie, cherchant cette fois à s’éveiller spirituellement en suivant les enseignements du Bouddha.

Milarépa et Marpa

Après avoir erré quelque temps, Milarépa finit par trouver un maître : Marpa. Ce dernier est réputé pour détenir tous les enseignements nécessaires à l’atteinte du nirvana, un véritable maître de sagesse, bien loin d’un simple sorcier.

Cependant, Marpa ne dispense pas son savoir facilement.

On retrouve ici un thème central du bouddhisme tibétain, également visible dans l’histoire de Karma Dordji : celui de la patience. Plus concrètement, c’est le moment où le maître teste la détermination de son élève pour voir s’il est digne de recevoir l’enseignement.

Dans le cas de Karma Dordji, son maître le fait attendre une année entière dans sa maison avant de lui enseigner quoi que ce soit, voulant observer si Karma Dordji ferait preuve de patience ou partirait en croyant qu’on se moque de lui.

Entre Marpa et Milarépa, la situation est similaire, mais bien plus difficile. Marpa teste non seulement la patience de Milarépa, mais aussi son obéissance et sa résistance aux épreuves.

Marpa commence par demander à Milarépa d’utiliser ses compétences en magie noire pour débarrasser la région d’une bande de brigands, lui promettant qu’en échange, il recevra l’enseignement tant convoité. Milarépa hésite, car il s’est déjà engagé dans ce genre de magie dans le passé, en ressentant un profond remords. Il est venu vers Marpa précisément pour s’éloigner de cette voie. Mais sous les ordres de son maître, il s’exécute.

Quand Milarépa revient auprès de Marpa pour réclamer l’enseignement promis, Marpa revient sur sa parole, lui expliquant que le service rendu est insuffisant pour mériter un enseignement si précieux.

Ainsi, Marpa va contraindre Milarépa à accomplir des tâches variées, souvent absurdes, pendant plusieurs années. L’une de ces tâches répétitives est la construction de maisons. À plusieurs reprises, Marpa lui demande de bâtir une maison à la main, portant lui-même d’énormes pierres pour construire murs, toits, et piliers. Mais à chaque fois que Milarépa atteint la moitié de la construction, Marpa lui ordonne de tout détruire et de remettre les pierres à leur place initiale.

Cela se répète six fois.

À chaque nouvelle promesse de Marpa, Milarépa obéit avec l’espoir d’obtenir l’enseignement tant désiré. Milarépa est dans une relation d’obéissance totale. Il considère qu’il s’est entièrement offert à son maître, comme une propriété, ne pouvant donc lui désobéir.

Pendant des années, Milarépa subit ces épreuves, se tuant littéralement à la tâche, le dos meurtri par le poids des pierres, tout en désespérant d’un jour recevoir l’enseignement de Marpa.


Le maître et le disciple

À ce stade, il est pertinent de faire un point sur la relation maître-disciple. Dans le bouddhisme, en particulier le bouddhisme tibétain, cette dynamique entre Marpa et Milarépa, où le maître pousse son élève à bout pour tester son obéissance, est bien connue. Cependant, la relation entre maître et disciple se retrouve dans de nombreuses religions, prenant des formes variées.

Dans presque toutes les traditions spirituelles, l’importance d’avoir un maître est mise en avant, sans quoi il est difficile de ne pas se tromper de chemin. Mais toutes les relations maître-disciple ne sont pas aussi sévères que celle entre Marpa et Milarépa.

Marpa, par exemple, avait lui-même un maître nommé Naropa, et leur relation était bien plus équilibrée. Dans le cas de Karma Dordji, son maître le fait patienter un an, mais il le nourrit et l’héberge durant cette période, ce qui est bien plus convenable.

Dans l’hindouisme, on peut penser à l’histoire de Vijayananda, un Français devenu moine hindou et disciple de Ma Ananda Mayi. Ma Ananda Mayi était une figure bienveillante et douce, et Vijayananda était profondément attaché à elle. Cependant, elle l’a un jour envoyé dans une autre ville, non pour se débarrasser e lui, mais afin qu’il ne s’attache pas démesurément.

Le plus souvent, le disciple doit s’éloigner du maître pour pratiquer seul, revenant périodiquement pour des conseils. C’était le cas dans l’histoire du Pèlerin russe, où son maître, le starets, lui enseigne simplement la prière du cœur, et le Pèlerin part ensuite pratiquer seul pendant des semaines.

Malgré la distance, la confiance totale du disciple envers son maître est essentielle. Sans cette foi, le disciple ne pourra pas suivre sérieusement l’enseignement.


L’obéissance absolue

Dans de nombreuses traditions, l’obéissance envers le maître est poussée à l’extrême. Par exemple, dans les récits chrétiens des Pères du désert, il est dit qu’un disciple, s’il est en train d’écrire et que son maître l’appelle, doit immédiatement poser sa plume sans terminer d’écrire, sans même terminer de tracer une lettre.

Dans les traditions bouddhistes et hindoues, il n’est pas rare que le maître soit vénéré comme une divinité. Après la mort du maître, le disciple continue souvent à le prier comme un dieu.

Dans les cas extrêmes, le disciple doit obéir même aux demandes les plus folles. Un exemple célèbre est celui d’un gourou qui, lors d’un mariage, ordonne à son disciple de lui ramener la mariée. Le disciple s’exécute, mais est battu par les invités du mariage. À son retour, le maître lui demande s’il regrette son obéissance. Le disciple, fidèle, répond qu’il préfère se faire battre que désobéir.


Le guru dans différentes formes

Parfois, le guru peut ne pas être un être humain. Un objet, un signe ou un événement peut devenir un maître en apportant un enseignement au disciple. Par exemple, un fossé au bord de la route peut éveiller une réflexion sur la vacuité de la vie. Dans l’hindouisme, on dit que le véritable maître est le Soi, et que le Soi peut prendre n’importe quelle forme pour enseigner.

Milarépa, bien qu’ayant Marpa comme maître, apprend un jour une leçon importante en brisant accidentellement un pot en terre. Il déclare alors :
« Le pot de terre, qui constituait mon seul bien,
En se brisant aujourd’hui, devient un guru,
Et me prêche un merveilleux sermon sur l’Impermanence. »


Ainsi, l’idée du maître spirituel est vaste et prend des formes très variées selon les traditions et les circonstances.

Milarépa et Marpa

Milarépa, épuisé après des années de construction et de destruction de maisons sur ordre de son maître Marpa, en est arrivé à un point de souffrance extrême. Marpa repousse constamment ses demandes d’enseignement, allant jusqu’à l’humilier. Milarépa est à bout, si désespéré qu’il envisage même de mettre fin à ses jours. Toutefois, après de nombreuses péripéties, Marpa, ayant jugé que Milarépa a subi suffisamment d’épreuves, décide enfin de lui transmettre son enseignement.

Marpa considère que les souffrances endurées par Milarépa sont une punition suffisante pour les méfaits causés par la magie noire que ce dernier avait autrefois pratiquée. Milarépa est enfin prêt, il a mérité d’accéder à la sagesse qu’il convoite depuis si longtemps.

Mais les détails de l’enseignement en question restent flous. Ce que l’on sait, c’est que Marpa envoie Milarépa méditer seul dans une grotte pendant environ un an, où il doit notamment pratiquer un exercice exigeant consistant à méditer avec une lampe posée sur sa tête, sans bouger jusqu’à ce que la flamme s’éteigne d’elle-même. Cet exercice de méditation rappelle la pratique du zazen dans la tradition zen du bouddhisme, une recherche d’immobilité parfaite et d’une concentration absolue.

Milarépa demeure en méditation pendant onze mois, et même à la fin de cette période, c’est Marpa lui-même qui vient le chercher, car Milarépa, lui, aurait bien continué sa retraite spirituelle. Durant cette méditation prolongée, il fait de nombreuses réalisations profondes. Il explique, par exemple, qu’il a pris conscience que son corps n’est qu’un agrégat vide, produit de l’ignorance, comme l’enseignent les douze nidanas, ces liens karmiques qui conditionnent notre existence physique.

Il dit, je cite :

« J’ai compris que mon corps est le produit de l’ignorance comme le donnent à penser les douze nidanas, un corps composé de chair et de sang, éclairé par la puissance perceptive de la conscience. »

Les douze nidanas désignent ici les causes interdépendantes qui conditionnent l’existence. Alexandra David-Néel, qui a traduit ces paroles, précise qu’il s’agit des causes qui font du corps une production conditionnée, sans réalité propre, rejoignant ainsi l’enseignement de Nagarjuna sur la vacuité des phénomènes.

Milarépa poursuit en expliquant les fruits de sa pratique méditative.Il explique ainsi :

« La cérémonie d’initiation ou de transmission de pouvoir (Wang) confère le pouvoir de maîtriser les pensées complexes et profondes concernant le but final. En méditant sur ce but, on apprend à déployer toutes ses énergies par une clairvoyance à la fois grammaticale et logique, ainsi qu’à travers un raisonnement moral et mental et une recherche intérieure. On découvre alors la non-existence de l’ego personnel, et donc la fausseté de l’idée populaire selon laquelle il existerait. En réalisant la non-existence du « moi » personnel, l’esprit doit être dans un état de quiétude. En étant incapable, par des méthodes variées, de mettre l’esprit dans cet état en tant que résultat d’une diversité de causes, toutes les pensées, idées et cognitions cessent, et l’esprit passe de la conscience (des objets) à un état de tranquillité parfaite, de sorte que les années, les mois, les jours peuvent passer sans que la personne elle-même s’en aperçoive, l’écoulement du temps devant lui être indiqué par les autres.

En ne s’abandonnant pas soi-même à cet état d’oubli total et d’inconscience, mais en activant son intellect ou faculté de conscience, on gagne un état de conscience supérieurement conscient et clairvoyant bien que non sensitif. Bien que cet état puisse être nommé lhag-thong (supraconscience), l’expérience en est refusée aux entités individuelles et égotiques aussi longtemps qu’elles restent telles. Je crois que cet état de supraconscience n’est expérimenté que lorsqu’on a atteint le premier état suprahumain sur la voie de la bouddhéité. Ainsi, par la pensée et la visualisation, on gravit le Sentier. Les visions des figures des déités sur lesquelles on médite sont seulement les signes accompagnant la persévérance dans la méditation. Elles n’ont pas de qualité intrinsèque ou de valeur en elles-mêmes.

Dans le processus consistant à méditer sur l’état de calme mental (Shi-nay), par la concentration mentale soit sur les formes et apparitions, soit sur des réalités sans formes ni apparences, le premier véritable effort doit être fait selon un mode compassionné, avec la motivation de dédier ses efforts au Bien universel. Ensuite, le but de ses aspirations doit être bien défini et clair, s’élevant à l’intérieur des régions qui transcendent la pensée. Finalement, il convient de prier mentalement et de souhaiter bénir les autres si ardemment que son énergie mentale transcende aussi la pensée. Je comprends alors que c’est le plus élevé de tous les Sentiers.

Enfin, comme le simple nom de la nourriture ne satisfait pas l’appétit d’une personne affamée qui doit s’alimenter, ainsi un homme qui voudrait s’instruire à propos de la Vacuité (sūnyāta = vide de pensée) doit méditer afin de la réaliser et pas seulement apprendre sa définition. Plus encore, pour obtenir la connaissance de l’état de supraconscience (lhag-thong), on doit pratiquer et s’accoutumer soi-même à l’obtention mécanique de la récurrence ininterrompue des pratiques ci-dessus mentionnées. En bref, l’accoutumance à la contemplation de la Vacuité, de l’Équilibre, de l’Indescriptible et de l’Inconnaissable constitue les différentes étapes des quatre degrés de l’initiation − des paliers graduels en vue du but ultime des voies mystiques du Vajrayāna. Pour comprendre cela parfaitement, on doit sacrifier aisance corporelle et épicurisme (traduction d’Alexandra David Néel du terme « luxuriousness »), et, gravant cela dans son esprit, affronter et surmonter tous les obstacles tout en étant résolu à sacrifier sa vie elle-même, et être prêt à toute éventualité. »

L’inutilité des livres selon Milarépa

Milarépa, tout au long de sa vie, a mis un fort accent sur la méditation comme voie principale vers l’éveil, en rejetant même les enseignements livresques. Un épisode marquant dans sa biographie illustre ce point : son disciple Rechung, après avoir passé plusieurs années en Inde à étudier les doctrines et à lire des livres, revient vers son maître avec un sentiment de supériorité, convaincu que son savoir académique le rend plus sage que Milarépa.

Voici ce qui est dit de cette situation :

« De retour après trois ans d’absence, Rechung cache mal sa suffisance : n’est-il pas devenu savant alors que son maître, « supérieur à lui en dévotion, méditation et siddhis », est toujours aussi ignorant « en ce qui concerne le savoir livresque et la connaissance des Écritures » ? Il ne restait plus au maître qu’à infliger à son disciple présomptueux la preuve irréfutable que la « vision pénétrante » (lhag-thong) acquise grâce à la méditation délivre un savoir infiniment plus profond qu’une connaissance livresque. »

Rechung, malgré ses lectures et son éducation savante, ne tarde pas à découvrir l’écart immense qui le sépare de son maître. Milarépa utilise ses pouvoirs surnaturels — fruits de sa méditation — pour déjouer des obstacles que Rechung, lui, doit affronter de plein fouet. Blessé et malmené par des tempêtes et d’autres épreuves, Rechung réalise peu à peu que le savoir théorique qu’il a acquis n’a rien à voir avec la profonde sagesse que Milarépa détient grâce à sa pratique spirituelle.

Cet épisode illustre une vérité récurrente dans l’enseignement de Milarépa : la méditation est la clé de l’éveil, et non l’érudition. Milarépa va jusqu’à dire :

« L’Éveil s’obtient par la méditation, quel gâchis pour l’anachorète que les cycles d’études ! »

Pour lui, les livres ne sont pas seulement inutiles, mais un obstacle potentiel à la véritable réalisation spirituelle. L’expérience directe par la méditation transcende toute connaissance intellectuelle, car elle mène à une compréhension intuitive et non médiatisée de la réalité.

Milarépa quitte Marpa

À ce stade de notre histoire, nous avons vu que Milarépa a accompli de nombreuses réalisations spirituelles et possède une grande sagesse. Cependant, il n’est pas encore un Bouddha et n’a pas atteint le nirvana. Il en va de même pour son maître Marpa, dont il est difficile de dire s’il a atteint l’illumination. On comprend que Marpa, lui aussi, doit retourner consulter son propre maître pour obtenir des enseignements supplémentaires. Cela souligne que la sagesse et la compréhension des concepts transcendants, comme la vacuité ou l’impermanence, ne suffisent pas pour atteindre le nirvana.

Milarépa finit par se séparer de Marpa, il n’a sans doute alors plus grand-chose à apprendre de lui. Il retourne alors dans son ancienne maison, trouvant celle-ci en ruines. Il découvre que sa mère est décédée depuis huit ans et retrouve ses ossements dans la maison, laissés là par superstition. Ce choc de voir l’impermanence en action, à travers les restes de sa mère et la dégradation de sa maison, frappe Milarépa de plein fouet. Il réfléchit à la mort de son père, à la dislocation de sa famille, et constate la détérioration de sa propriété. Cette confrontation directe avec l’impermanence, malgré sa sagesse, est éprouvante pour lui. Milarépa compose de nombreux poèmes en réponse à ces expériences, d’où son titre de yogi-poète.

Non encore devenu Bouddha, Milarépa se retire dans les grottes pour poursuivre sa méditation, vivant dans la pauvreté, la faim, et le froid. Pendant cette période, il fait diverses rencontres, notamment avec son oncle et sa tante, ainsi que son ancienne fiancée et sa sœur.

Il est à noter qu’après plusieurs années de méditation dans les grottes, où il se nourrit uniquement d’orties et est devenu extrêmement affaibli, Milarépa trouve dans ses affaires un message de Marpa lui conseillant de se nourrir correctement plutôt que de jeûner constamment. Lorsqu’il reprend une alimentation saine, il observe un regain d’énergie et une amélioration significative de ses capacités spirituelles. Il comprend alors que le jeûne excessif avait en réalité freiné son évolution spirituelle.

Ce thème est central dans le bouddhisme et rappelle l’expérience de Bouddha lui-même, qui avait aussi constaté que l’extrême ascétisme n’était pas la voie vers l’illumination. La voie du milieu, selon Bouddha et Marpa, consiste à maintenir une alimentation équilibrée pour soutenir à la fois le corps et l’esprit, ce qui est crucial pour la méditation et, par conséquent, pour l’atteinte du nirvana.

Milarépa atteint finalement le nirvana vers la fin de sa vie, après avoir eu des disciples. Il meurt empoisonné par un ennemi. Conscient du poison qu’on lui administre, Milarépa, qui est presque omniscient, utilise ses pouvoirs pour repousser le poison hors de son corps, puis le réintroduit, montrant ainsi à son ennemi qu’il est maître de la situation. L’ennemi se repent finalement. La fin de sa vie est brièvement évoquée ici car les enseignements essentiels se trouvent principalement dans son parcours.

Voici quelques citations intéressantes de Milarépa :

  1. « Je suis effrayé par les douleurs et tribulations du samsāra. Je les ressens avec autant d’intensité que si j’avais été jeté vivant dans les flammes. Les acquisitions mondaines de richesses et le besoin de les accaparer, ainsi que la quête des huit buts mondains (nom, renommée, gloire, richesse, aisance…), je les regarde avec autant de répugnance qu’un homme qui souffre de troubles bilieux regarde une riche nourriture. En d’autres termes, je les considère comme les meurtriers de mon père. Si j’avais à l’esprit d’acquérir richesse et aisance, je serais capable d’en obtenir autant que Lama Bari Lotsawa lui-même. Je désire quant à moi la bouddhéité dans cette vie, et c’est pourquoi je me consacre à la dévotion et à la méditation de manière aussi énergique. »
  2. « Je ne comprenais pas d’abord la nature de Sūnyāta (la vacuité) mais j’avais une foi inébranlable dans le Karma, et c’est ce qui m’a soutenu et sauvé. Je vous exhorte à passer votre vie dans un ascétisme strict, dans des solitudes profondes, méditant sur les Vérités mystiques sacrées et mettant en pratique les enseignements de cette Doctrine. Si vous agissez ainsi, moi, le vieil homme, je vous assure que vous serez délivrés du samsāra. »
  3. « Si quelqu’un ne croit pas en la loi du Karma, il manque de zèle dans la poursuite de ses pratiques dévotionnelles ; si quelqu’un croit fermement dans la loi du Karma, la pensée des misères endurées dans les trois états inférieurs est assurée de le remplir de crainte et de lui inspirer le désir d’obtenir la bouddhéité. »

Les trois états inférieurs peuvent être résumés à l’enfer (du moins à de futures renaissances douloureuses). En croyant au karma et aux conséquences de ses actions, une personne serait naturellement motivée à atteindre le nirvana pour éviter les renaissances douloureuses.

Conclusion

Ainsi se conclut notre exploration de la vie de Milarépa, une figure centrale du bouddhisme tibétain. Son parcours illustre le chemin typique de quelqu’un qui, partant de comportements violents et égoïstes, devient un Bouddha vivant par sa souffrance, son abnégation, sa foi, sa patience, et sa persévérance. Mon intérêt se concentre davantage sur les enseignements que son parcours nous transmet que sur l’exactitude historique de sa vie. J’espère que cette présentation vous aura été utile ou du moins divertissante. Elle rappelle également que le bouddhisme ne se limite pas à des doctrines complexes comme celles de Nagarjuna. La voie de Milarépa montre que l’on peut également se tourner vers la méditation et la pratique dévotionnelle. Bien que Nagarjuna et Milarépa puissent sembler suivre des voies opposées, ils ne sont pas fondamentalement en contradiction.

Source :
Alexandra David-Néel – Milarépa, le yogi-poète tibétain

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