Pas de Dieu dans le bouddhisme
Le bouddhisme ne s’intéresse pas à la question de Dieu. Il n’y a pas de Dieu suprême dans le bouddhisme, et le concept même de croyance est globalement rejeté. Dans cette tradition, on vous encourage à rejeter vos croyances, car il ne s’agit pas de croire, mais de savoir. On vous invite donc à observer le monde, à examiner la création, votre être, votre corps, votre intellect, jusqu’à ce que vous soyez capable de voir les choses telles qu’elles sont, au-delà des conditionnements de votre mental (samskaras).
Toute cette doctrine, cette discipline intellectuelle d’observation et de questionnement, selon le bouddhisme, n’est pas censée se conclure par l’apparition spectaculaire de Dieu dans le ciel, ou quelque chose de semblable. Il s’agit plutôt pour le moine bouddhiste d’attendre l’éveil, un état d’esprit dans lequel il verra le monde « différemment », un éveil grâce auquel il échappera au samsara, c’est-à-dire au cycle des renaissances.
Bref, il n’y a pas de dieu dans cette histoire, et par certains aspects, le bouddhisme pourrait passer pour une doctrine très froide, un peu austère, car on pourrait finalement la résumer à un simple travail d’observation du monde, des phénomènes physiques et mentaux, une observation scientifique faite d’observation et de réflexion, qui exclurait toute émotion, toute ferveur religieuse, toute foi.
Jésus disait aux croyants qu’ils sont le « sel de la terre », qu’ils sont là pour donner de la saveur au monde, et qu’il ne faut surtout pas qu’ils perdent cette saveur. Mais lorsqu’un croyant regarde la doctrine bouddhiste, il peut parfois avoir l’impression d’une religion sans saveur, qu’on n’ose d’ailleurs pas vraiment appeler une religion puisque la religiosité y est quasi-absente.
Bien sûr, ce serait sans doute un regard un peu sévère porté sur le bouddhisme, car on ne peut pas non plus simplement le résumer au fait d’observer les choses pour en acquérir une compréhension juste. Il y a dans le bouddhisme tout un folklore, toute une histoire, des rites, des traditions qui existent et qui font que le bouddhisme est un peu plus qu’une science froide et austère. Mais enfin, il y a tout de même ce principe central : dans le bouddhisme, on n’est pas censé croire, mais savoir. Ne croyez pas en une chose qu’on vous a dite, si vous ne l’avez pas expérimentée par vous-même.
Avec un principe comme celui-là, on comprend que la foi aveugle, la foi déraisonnée telle qu’on peut la trouver dans le christianisme, ne semble pas avoir sa place dans le bouddhisme.
Le Dieu du bhakti-yoga
Du côté de l’hindouisme, la question de Dieu et de la croyance est plus ambiguë. Le bhakti-yoga, un sous-courant de l’hindouisme, est clairement religieux. Dans le bhakti-yoga, on a un dieu, généralement Shiva ou Vishnou, que l’on prie, sur lequel on médite, et que l’on vénère. On se retrouve ainsi dans le cadre d’un culte religieux semblable, dans sa forme, au christianisme, à l’islam, ou au judaïsme, c’est-à-dire non pas dans une discipline mentale comme le bouddhisme, mais dans une religion au sens classique du terme, avec un dieu central et des croyants qui le prient pour obtenir leur salut.
Dieu est une illusion ?
Cependant, l’hindouisme ne se résume pas au bhakti-yoga. Il existe d’autres courants, comme le jnana-yoga et l’advaita vedanta, qui n’ont pas cette représentation classique de Dieu. Ces courants, étant non-dualistes, ne considèrent que l’existence du Soi unique, ce qui signifie que le rapport duel entre un croyant et un dieu est considéré comme illusoire. Autrement dit, les non-dualistes estiment que toute pensée étant illusoire, le Dieu que vous priez l’est tout autant.
Cela rejoint ce que disait Ramana Maharshi : prier Dieu est utile dans la mesure où cela apprend à se concentrer et aide à mettre l’ego de côté, mais puisque ce Dieu est illusoire, il faudra un jour apprendre à s’en défaire. Il s’agit de dépasser cette illusion pour réaliser qu’il n’y a que le Soi, un Soi vierge de toute pensée et de toute croyance.
Méditer sur ce qui n’a pas de forme
Il s’agit cependant ici de concepts très abstraits, car l’idée de Dieu et du Soi se confondent facilement, les croyances des uns et des autres diffèrent de bien des manières, et il serait trompeur de diviser le monde entre ceux qui croient en Dieu et ceux qui croient au Soi, ou encore entre les dualistes et les non-dualistes.
En réalité, dans les doctrines orientales, notamment dans l’hindouisme, la croyance en Dieu, même quand elle est vue comme une illusion, est considérée comme une voie tout à fait valable pour atteindre l’illumination.
On retrouve ici une situation déjà évoquée : les gens ne comprennent pas ce qu’est le Soi, voire l’absence de Soi. On leur dit que le Soi, ou le principe fondateur de toute chose, est une chose sans forme, sans matérialité, sans qualité, qui n’est ni être ni non-être… Et forcément, quand vous expliquez cela et que vous leur dites ensuite qu’il faut méditer sur cette chose « sans forme, sans matérialité, sans qualité », cela pose un problème. C’est compliqué de méditer sur une chose sans forme.
C’en est presque absurde, mais si je vous demande de méditer sur une pomme, vous allez visualiser une pomme dans votre esprit. Si je vous demande de méditer sur la joie, vous allez penser à des souvenirs joyeux ou à des sensations joyeuses que vous avez éprouvées. Si je vous demande de méditer sur le feu, vous pensez à des flammes, à la sensation de chaleur, voire de brûlure. Bref, pour méditer sur une chose, il faut y penser, et la pensée est faite de sensations, de souvenirs ou de perceptions. Alors, comment médite-t-on sur une chose qui n’a « ni forme, ni matérialité, ni qualité » et qui ne peut générer en nous aucune sensation, ni physique, ni mentale ou intellectuelle ?
Si je vous dis : « représentez-vous le Soi » dans votre tête, à quoi pensez-vous ? Normalement, à pas grand-chose, et si malgré tout des images ou des idées vous apparaissent, demandez-vous si c’est vraiment le Soi auquel vous êtes en train de penser, ou bien si vous ne vous fabriquez pas une représentation arbitraire du Soi, qui n’a rien de réel.
Inventer une forme à Dieu
Méditer sur le Soi, se représenter le Soi, ou méditer sur d’autres concepts abstraits comme le « Je », peut être difficile, voire impossible, pour le commun des mortels. C’est pourquoi, dans l’hindouisme, on recommande souvent la croyance en un dieu ayant une représentation physique. On dit aux gens qu’ils peuvent croire en Shiva et se le représenter mentalement avec son corps physique, ses cheveux longs, son trident, sa peau bleue, ses parures, ses vêtements, et une aura de lumière autour de lui. Cette représentation aide à visualiser et à entamer la méditation et les prières.
Nous avions abordé ce point avec la parabole du radeau, en expliquant que cette représentation physique est nécessaire, au moins dans un premier temps, pour que les croyants aient une image à visualiser. Ensuite, cette représentation physique disparaît progressivement au profit d’une méditation sans forme, plus proche de la véritable nature de Dieu ou du Soi.
Ainsi, beaucoup de « maîtres de sagesse » disent que Dieu ou le Soi est sans forme, mais qu’il est préférable de lui en attribuer une pour méditer plus facilement. De la même manière, ces maîtres considèrent que la réalité est non-duelle, qu’il n’y a que le Soi, mais que le rapport duel, c’est-à-dire celui d’un croyant face à son dieu, même s’il est illusoire, est un bon moyen de commencer une pratique spirituelle.
La parabole de la montagne
Pour illustrer cela, on utilise souvent l’image d’une montagne à gravir. Le sommet de la montagne représente l’illumination. Vous avez deux choix : soit vous montez en ligne droite, en escaladant la paroi à mains nues, sautant par-dessus les failles et déblayant les rochers sur votre passage, soit vous prenez tranquillement la petite route de montagne, qui serpente doucement tout autour de la montagne avec un faible dénivelé tout le long, et vous arrivez finalement au sommet sans encombre.
Si vous choisissez de monter en ligne droite, le sommet est certes plus proche, mais la route est très difficile. Tandis qu’avec le petit chemin, vous marchez plus longtemps, mais sur une route bien plus accessible.
Vous l’aurez compris, la route courte mais difficile représente la non-dualité, qui va droit au but mais de manière incompréhensible pour la plupart des gens. Le chemin long mais tranquille représente la dualité, c’est-à-dire la croyance en Dieu, qui est plus accessible, mais qui est une voie indirecte vers l’illumination, selon les hindouistes, et donc plus longue que la précédente.
Si vous comprenez cette image de la montagne, vous comprenez qu’il faut choisir sa voie dès le début, sans changer en cours de route, et surtout choisir en fonction de ses aptitudes. Car, bien que la voie directe soit plus courte, si elle est trop dure pour vous, vous n’atteindrez jamais le sommet. Le chemin plus long pourrait paradoxalement être pour vous le chemin le plus rapide.
Choisir sa voie
C’est pour cette raison que les adeptes et les chercheurs de vérité finissent par se diriger soit vers une voie très intellectuelle comme celle du bouddhisme ou du jnana-yoga hindou, soit vers une voie très dévotionnelle comme le bhakti-yoga ou le christianisme, chacun selon ses aptitudes et ses inclinations personnelles.
Ainsi, même si de prime abord, les doctrines orientales semblent considérer la croyance en Dieu comme une illusion, une erreur à éviter, on se rend compte que pour la majorité des gens, c’est en réalité la seule voie accessible vers l’évolution spirituelle. La croyance en Dieu, en un absolu supérieur, en une entité qui régit toute la création, et pour laquelle on a de la dévotion et de la foi, devient la pierre angulaire de cette évolution.
Récits d’un pèlerin russe
Ces derniers jours, j’ai relu un livre du XIXe siècle intitulé Récits d’un pèlerin russe. C’est un ouvrage que vous connaissez peut-être si vous êtes chrétien, et que vous connaissez sûrement si vous êtes chrétien orthodoxe. Il raconte le cheminement spirituel d’un pèlerin russe, chrétien lui-même, qui trouve sa voie spirituelle à travers la prière, et plus particulièrement à travers la prière du cœur.
Tout d’abord, il faut préciser que l’auteur de ce texte est anonyme, c’est-à-dire qu’on ne sait pas qui est ce pèlerin russe, ni qui est celui qui raconte son histoire. Il est probable que ce pèlerin russe ait existé et qu’il ait vraiment raconté son histoire. Cependant, il est également très probable que celle-ci ait été un peu remaniée au fil des éditions et des copies qui en ont été faites. Cela laisse une impression étrange, car on ne sait pas trop ce qu’on lit : un témoignage véridique à peine modifié, ou bien un roman basé sur une histoire vraie, mais très romancé.
Quoi qu’il en soit, ce livre a eu un énorme succès, d’abord dans toute la sphère chrétienne orthodoxe, de la Russie à la Grèce, puis au-delà. Certains le considèrent comme un chef-d’œuvre du christianisme orthodoxe ou de la littérature orthodoxe, et il a énormément contribué à populariser et à répandre la pratique de la prière du cœur. En somme, même si on ne connaît pas grand-chose des origines ou de la véracité de ce texte, il a eu un énorme impact sur la spiritualité orthodoxe et au-delà.
Ce livre a pour avantage d’être court, se lisant très vite et facilement. De plus, il a une manière très captivante de raconter l’évolution et les périples de ce pèlerin russe et de sa fameuse prière du cœur. Pour le dire plus simplement, c’est un livre qui a tendance à nous emporter. On est loin d’un texte pompeux et rigide, comme les orthodoxes savent aussi en produire.
Contexte des récits
Pour commencer, plantons le décor. Nous sommes en Russie au XIXe siècle, vers 1850, dans un cadre qui pourrait rappeler l’atmosphère des romans de Dostoïevski. Imaginez la Russie, principalement rurale, d’il y a environ 150 ans, et vous y êtes. Le personnage principal de ces Récits d’un pèlerin russe est un homme de 33 ans qui traverse la Russie à pied, parcourant les vastes steppes et les forêts, avec pour seuls bagages un peu de pain sec et des livres religieux. Bien qu’on le qualifie de pèlerin, car il se déplace effectivement d’une église à une autre, d’un lieu saint à un autre, on pourrait tout aussi bien le voir comme un vagabond, voire un ermite.
Prier « sans cesse » ?
Dans Récits d’un pèlerin russe, on suit ce pèlerin qui, au départ, est un homme comme les autres, se posant des questions sur Dieu : comment trouver Dieu, obtenir sa grâce, et trouver le salut ? Comment prier ? Ce pèlerin est profondément croyant et ressent que la prière est une chose cruciale, mais il est perplexe : lors d’un sermon, il entend une parole tirée de la Bible : « priez sans cesse ». Cette injonction divine le trouble, car il ne voit pas comment prier sans interruption alors que la vie quotidienne impose ses propres exigences, avec ses travaux et soucis. C’est une question somme toute très simple, mais elle le taraude.
C’est là que commence son pèlerinage. Au début du livre, il commence à marcher, cherchant des personnes capables de lui expliquer comment prier sans cesse. Il rencontre des prêtres et des gens de foi, mais les réponses qu’on lui donne restent vagues et peu satisfaisantes. Jusqu’au jour où il rencontre un starets, un maître spirituel dont la parole fait autorité, quelqu’un qui peut enfin lui donner des réponses concrètes.
Ce qui est intéressant, c’est que le récit de ce pèlerin à la recherche d’un starets pour éclairer ses doutes spirituels ressemble énormément aux histoires de moines bouddhistes ou hindous cherchant un gourou pour les mêmes raisons. Cela rappelle le schéma classique du novice ignorant en quête d’un maître spirituel, comme dans l’histoire de Karma-dordji.
La prière du cœur
Notre pèlerin trouve enfin son starets, son maître spirituel, et lui demande : « Comment peut-on prier sans cesse, expliquez-moi. » Le starets lui enseigne alors la technique de la prière du cœur. Cette pratique consiste à répéter constamment une courte prière, généralement la suivante : « Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi. » L’essence de cette prière réside dans sa répétition continue, tout au long de la journée, que ce soit à voix haute, à voix basse ou dans la tête. Peu importe l’activité en cours, cette prière doit être récitée constamment.
Le starets a donc répondu à la question du pèlerin : comment prier sans cesse ? En priant tout le temps, voilà. Et surtout, avec une prière courte et simple, qui ne demande pas une grande réflexion. On ne demande rien de particulier, on ne cherche pas à se souvenir de péchés spécifiques pour lesquels il faudrait demander pardon. Non, ici, il s’agit d’une formule concise, facile à répéter.
12 000 prières par jour
Au début, le starets demande au pèlerin de réciter cette prière 3 000 fois par jour. Selon le rythme de répétition, cela équivaut à environ 2 ou 3 heures de prière ininterrompue. C’est beaucoup. Le pèlerin suit les instructions et, bien que les deux premiers jours soient difficiles, il s’habitue rapidement à la pratique. Dès le troisième jour, il remarque que sa bouche récite presque automatiquement la prière, et plus encore, il se sent bien grâce à cette répétition. Ce qui semblait être une contrainte devient une source de plaisir.
Après quelques jours, le starets lui suggère d’augmenter à 6 000 répétitions par jour, et le pèlerin s’exécute, en redemandant même, car il en vient à aimer cette pratique. Il se réveille chaque matin avec le désir de prier, ressentant un manque lorsqu’il s’arrête. Il préfère prier plutôt que de parler aux gens autour de lui, tant il est absorbé par cette pratique.
Voyant cela, le starets lui dit de passer à 12 000. Le pèlerin se met alors à répéter la prière du cœur 12 000 fois par jour. C’est un défi pour lui, car cela occupe toute sa journée, et il ressent des douleurs à la mâchoire, à la langue, et même au pouce à force d’égrener les perles de son chapelet pour compter ses prières. Il est épuisé, mais malgré tout, il continue parce qu’il aime ça, il se sent bien. Finalement, il parvient à prier sans cesse, atteignant ainsi l’objectif que le starets lui avait fixé.
Péripéties du pèlerin russe
Après avoir appris la prière du cœur, notre pèlerin reprend sa route à travers les vastes steppes de la Russie, récitant sans cesse cette prière qui l’immerge dans un état de quiétude et de joie constante. Il parcourt jusqu’à 50 kilomètres par jour, bravant des conditions climatiques difficiles, dormant à la belle étoile et ne se nourrissant que de pain sec. Pourtant, il ne s’en plaint pas, car il est profondément immergé dans sa prière, au point d’oublier tout le reste.
Cette histoire, un peu à la manière de celle de Karma-Dordji, ne m’intéresse pas tant pour sa véracité historique que pour l’enseignement spirituel qu’elle véhicule. À travers elle, on apprend notamment l’origine de la prière du cœur, attribuée aux Pères du désert, ces moines et ermites des premiers siècles du christianisme qui vivaient dans le désert d’Égypte. Ces moines ont développé cette prière pour se conformer à l’injonction biblique de « prier sans cesse ». Nous en parlions en abordant la pensée d’Évagre le Pontique, un de ces Pères du désert.
Spiritualité chrétienne
Les Récits d’un pèlerin russe offrent une grande richesse d’enseignements sur la prière du cœur et la spiritualité chrétienne. Pour illustrer, je vous propose de réfléchir à cette citation tirée du livre :
« La mystique orientale donne pour fin à l’âme humaine la déification. La nature humaine est bonne, mais déformée par le péché. La rendre à sa vertu première, rétablir dans l’homme, qui est à l’image de Dieu, la ressemblance divine, œuvre de la grâce, c’est la voie du salut. Sous l’action de la grâce, l’esprit, libéré des passions par l’ascèse, s’élève à contempler les raisons des choses créées, et parvient parfois jusqu’à la « nuée lumineuse », la contemplation obscure de la Trinité sainte. »
C’est un langage puissant, il rappelle fortement les enseignements de Maître Eckhart. L’idée centrale est que l’homme doit chercher la déification, c’est-à-dire qu’il est créé à l’image de Dieu, mais que cette image a été ternie par le péché. Ainsi, l’homme doit, par l’ascèse spirituelle, chercher à retourner à Dieu, son modèle originel. Ici, par ascèse, on entend le renoncement aux passions, à toutes ces impulsions qui éloignent l’homme de sa véritable nature divine.
Sur la prière du cœur
Pour approfondir la pratique de la prière du cœur, voici une citation-clé :
« La prière de Jésus intérieure et constante est l’invocation continuelle et ininterrompue du nom de Jésus par les lèvres, le cœur et l’intelligence, dans le sentiment de sa présence, en tout lieu, en tout temps, même pendant le sommeil. Elle s’exprime par ces mots : Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi ! Celui qui s’habitue à cette invocation ressent une grande consolation et le besoin de dire toujours cette prière ; au bout de quelque temps, il ne peut plus demeurer sans elle, et c’est d’elle-même qu’elle coule en lui. »
Cette citation explique un aspect fondamental de la prière du cœur : elle ne doit pas être une récitation machinale. Lorsque cette prière est répétée continuellement, il est facile de tomber dans la routine où les lèvres récitent, mais l’esprit est ailleurs, préoccupé par des pensées mondaines. Pourtant, la véritable pratique exige une conscience totale de chaque mot prononcé, en présence de Jésus, en le ressentant pleinement.
Les Pères du désert insistent sur l’importance d’investir toute sa volonté et son âme dans chaque mot de la prière, affirmant qu’elle perd de sa valeur si elle est récitée mécaniquement. Une dimension surprenante de cette prière est qu’elle doit être pratiquée en permanence, même pendant le sommeil. Lorsque la prière devient profondément ancrée dans l’esprit tout au long de la journée, elle continue de résonner la nuit, au point où elle devient un besoin irrépressible, coulant naturellement du pratiquant.
Comment pratiquer la prière du cœur
Quant à la technique de la prière du cœur, voici ce que recommande le starets, en se référant à un texte de saint Syméon le Nouveau Théologien, un Père du désert :
« Demeure assis dans le silence et dans la solitude, incline la tête, ferme les yeux ; respire plus doucement, regarde par l’imagination à l’intérieur de ton cœur, rassemble ton intelligence, c’est-à-dire ta pensée, de ta tête dans ton cœur. Dis sur la respiration : « Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi », à voix basse, ou simplement en esprit. Efforce-toi de chasser toutes pensées, sois patient et répète souvent cet exercice. »
Ce passage résume bien les pratiques associées à la prière du cœur : le silence et la solitude sont privilégiés, la prière doit être synchronisée avec une respiration lente et régulière, et toute pensée autre que la prière doit être écartée. L’attention entière doit être concentrée sur Jésus, avec une visualisation symbolique du cœur, perçu comme le lieu de la présence divine. Le starets conclut en affirmant que cette méthode, à force de pratique, « ouvrira sûrement le seuil du cœur », une métaphore pour l’accès à la présence de Dieu au plus profond de soi.
La prière et les grâces
L’auteur explore l’effet transformateur de la prière du cœur et la manière dont elle transcende une simple technique spirituelle pour devenir un vecteur de grâce divine. Contrairement à certaines pratiques spirituelles d’autres traditions religieuses, où la répétition peut être vue comme une technique pour atteindre un état particulier (comme le japa dans l’hindouisme ou le dhikr dans le soufisme), dans le christianisme, la prière est avant tout une quête de la grâce de Dieu.
Il ne s’agit pas d’une technique mécanique pour accéder à Dieu, mais d’une manière de se rendre disponible à la grâce divine. C’est Dieu, par sa volonté, qui accorde cette grâce, souvent en réponse à une prière sincère et persévérante. Cette grâce se manifeste par des transformations intérieures profondes, des consolations spirituelles, et une joie inexplicable qui semblent « tomber du ciel » sur celui qui prie.
La prière du cœur devient une source inépuisable de force et de réconfort pour le pèlerin :
« Parfois, je fais plus de soixante-dix verstes en un jour et je ne sens pas que je vais ; je sens seulement que je dis la prière. Quand un froid violent me saisit, je récite la prière avec plus d’attention et bientôt je suis tout réchauffé. Si la faim devient trop forte, j’invoque plus souvent le nom de Jésus-Christ et je ne me rappelle plus avoir eu faim. Si je me sens malade et que mon dos ou mes jambes me fassent mal, je me concentre dans la prière et je ne sens plus la douleur. Lorsque quelqu’un m’offense, je ne pense qu’à la bienfaisante prière de Jésus ; aussitôt, colère ou peine disparaissent et j’oublie tout. Mon esprit est devenu tout simple. Je n’ai souci de rien, rien ne m’occupe, rien de ce qui est extérieur ne me retient, je voudrais être toujours dans la solitude ; par habitude, je n’ai qu’un seul besoin : réciter sans cesse la prière, et, quand je le fais, je deviens tout gai. »
Ces expériences décrivent un état où la prière devient une seconde nature, transformant non seulement l’esprit, mais aussi le corps et les émotions. L’auteur parle d’un abandon total à Dieu, qui est central dans le christianisme. Cet abandon, cette confiance en la providence divine, permet à celui qui prie d’être « porté par la grâce » dans tout ce qu’il fait, trouvant ainsi la paix et la joie, même dans les circonstances les plus difficiles.
La dernière citation renforce cette idée :
« Parfois, je sentais un amour ardent pour Jésus-Christ et pour toute la création divine. […] Parfois la douce chaleur de mon cœur se répandait dans tout mon être et je sentais avec émotion la présence innombrable du Seigneur. […] Parfois je ressentais une joie puissante et profonde, à l’invocation du nom de Jésus-Christ et je comprenais ce que signifie sa parole : Le Royaume de Dieu est à l’intérieur de vous. »
Ces passages montrent que la prière du cœur mène à une communion profonde avec Dieu, où le pratiquant est transformé intérieurement, ressentant une proximité avec le divin qui transcende les limites ordinaires de la perception humaine. L’expérience de cette prière va au-delà de simples mots, devenant une source d’éveil spirituel et de transformation personnelle.
Le succès du livre et de la prière du cœur
Le succès du livre et de la prière du cœur s’explique par leur capacité à offrir une pratique spirituelle à la fois simple et profondément transformative. La prière du cœur, incarnée par la répétition incessante d’une courte invocation (« Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi »), est célébrée pour sa capacité à établir une communion directe avec Jésus-Christ. Ce caractère accessible et direct de la prière a joué un rôle crucial dans son adoption par de nombreux croyants, notamment dans le monde chrétien orthodoxe, où le récit du pèlerin russe a eu un impact majeur. Le livre a non seulement popularisé cette pratique, mais a aussi inspiré beaucoup à rechercher ses bienfaits spirituels.
Spiritualité intellectuelle ou dévote ?
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est le contraste entre cette approche de la prière et d’autres traditions spirituelles, notamment les doctrines orientales qui mettent l’accent sur l’introspection méthodique et la quête de vérité rationnelle. Dans le récit du pèlerin russe, on observe une spiritualité marquée par une foi pure, des grâces qui semblent tomber du ciel sans explication rationnelle, et une confiance totale en Dieu. Cette expérience de la grâce divine, vécue comme une intervention directe et personnelle, semble aller à l’encontre de la perspective plus rationaliste que l’on trouve dans certaines traditions orientales.
Le questionnement sur la nature de la grâce, tel que posé par des figures comme Ramana Maharshi, est pertinent ici. Maharshi aurait peut-être interrogé : « Qui est-ce qui reçoit les grâces divines ? Est-ce le Soi ou l’égo ? » Cette réflexion pourrait suggérer que même les expériences de grâce sont des constructions mentales, tout comme les représentations de Dieu. Dans ce cadre, la spiritualité pourrait être vue comme une illusion créée par le mental, même si, pour beaucoup, cette vision reste abstraite.
Foi et irrationnel
L’auteur exprime une réflexion personnelle sur la valeur de la foi et de la croyance en Dieu. L’équilibre entre la rationalité des doctrines orientales et la profondeur spirituelle des religions plus dévotes est crucial. Les expériences spirituelles, telles que celles décrites par le pèlerin russe ou par des saints comme Padre Pio et Saint Paissios, révèlent une dimension de la quête spirituelle qui dépasse souvent la rationalité. Ces figures montrent que l’irrationnel et le mystique peuvent jouer un rôle essentiel dans l’ascension spirituelle.
Les « fols-en-Christ » ou les saints qui ont vécu dans une forme d’irréalité apparente posent la question de la valeur de cette irrationnalité dans le contexte spirituel. Leur vie, qui peut sembler irrationnelle du point de vue extérieur, est souvent perçue comme un reflet profond de la vérité spirituelle intérieure. Ce contraste souligne que la quête spirituelle ne se limite pas à une compréhension rationnelle, mais englobe aussi des dimensions de foi et d’expérience personnelle qui méritent d’être reconnues et respectées.