Ramana Maharshi : détruire l’ego pour réaliser le Soi

Qui est Ramana Maharshi ?

Parler de Ramana Maharshi, c’est évoquer le Soi, la non-dualité, et interroger l’existence même de la réalité. Nous sommes ici à la croisée de la spiritualité et de la métaphysique, ancrés dans la tradition hindoue, plus spécifiquement dans le jnana-yoga, le yoga de la connaissance. On pourrait également dire que son enseignement est très proche de l’Advaita Vedanta, la doctrine de la non-dualité, et qu’il n’est pas si éloigné du bouddhisme, dont nous avons parlé lors de notre dernière rencontre.

Commençons par une brève introduction à Ramana Maharshi. Né en 1879 et décédé en 1950, il est une figure majeure de l’hindouisme contemporain. Considéré comme un jivanmukta, un « libéré vivant », il est reconnu pour avoir réalisé le Soi, atteignant ainsi le plus haut niveau de spiritualité possible.

L’essentiel de la vie de Ramana Maharshi s’est déroulé dans un ashram (un ermitage), où il a vécu pendant de nombreuses années. Des personnes du monde entier sont venues le rencontrer, attirées par sa réputation de grand sage, pour bénéficier de sa présence et lui poser des questions d’ordre spirituel. Pendant près de 30 ans, son ashram a été un lieu de rencontre pour tous ceux en quête de sagesse.

Des centaines de questions-réponses

L’une des grandes chances que nous avons aujourd’hui est que les échanges entre Ramana Maharshi et ses visiteurs ont été soigneusement documentés. Les traducteurs de Ramana Maharshi ont consigné, pendant des années, ces dialogues, si bien que nous disposons désormais de plusieurs ouvrages composés uniquement de ces questions-réponses. Ces recueils sont d’une aide précieuse pour comprendre la pensée de Ramana Maharshi, ainsi que les concepts du jnana-yoga et de l’Advaita Vedanta.

Ce qui rend ces échanges particulièrement intéressants, c’est que les visiteurs de Ramana Maharshi étaient souvent des gens ordinaires, comme vous et moi, posant des questions sur des sujets qui nous concernent tous : la nature du Soi, les méthodes pour réaliser le Soi, ou encore l’efficacité des différentes pratiques spirituelles. Ainsi, ces livres ne sont pas de simples exposés théoriques, mais des enseignements vivants, conçus pour répondre aux préoccupations concrètes des gens.

Pour ma part, j’avais lu il y a quelques années L’Enseignement de Ramana Maharshi, un ouvrage imposant de près de 1000 pages, ce qui vous donne une idée du nombre de questions et de réponses qu’il contient. Récemment, j’ai lu un livre plus court intitulé Sois ce que tu es. Les deux ouvrages sont des compilations de ces dialogues avec Ramana Maharshi, et je vous les recommande vivement.

Un enseignement spirituel complexe

Nous abordons ici un sujet assez complexe. La question du Soi, en apparence simple, peut être déconcertante. La pensée de Ramana Maharshi se résume en quelques lignes, mais elle s’appuie sur des concepts si inhabituels pour nous que ces quelques lignes semblent insuffisantes. On peine à les comprendre et on ressent le besoin de poser de nombreuses questions pour y voir plus clair.

Heureusement, de nombreuses personnes ont posé ces questions au fil des années, souvent les mêmes, mais formulées différemment. Cela a contraint Ramana Maharshi à reformuler ses réponses maintes et maintes fois, en les abordant sous différents angles. C’est extrêmement utile, car une vérité, même complexe, devient progressivement compréhensible lorsqu’elle est expliquée de 100 manières différentes. C’est pourquoi je vous recommande vivement les livres de questions-réponses que j’ai cités : à force de les lire, les concepts finissent par s’ancrer en nous.

Revenons donc sur les grandes lignes de l’enseignement de Ramana Maharshi, qui, en théorie, est simple :

  1. Le Soi est tout. Tout est le Soi, le Soi est la seule réalité, la seule chose qui existe véritablement. Il est permanent, immuable, stable, paisible et immortel.
  2. Vous êtes le Soi. Vous n’êtes pas votre corps physique, ni votre mental. Vous êtes quelque chose de plus profond : le Soi, immortel, immuable et paisible.
  3. L’illusion du mental. Si vous n’avez pas conscience d’être le Soi, c’est parce que votre ego, ou votre mental, vous illusionne. Il vous fait croire que vous êtes votre corps, il vous présente une vision erronée de la réalité et vous cache votre véritable nature.
  4. Détruire l’illusion. Pour dissiper cette illusion, il faut détruire le mental. C’est ainsi que vous réaliserez que vous êtes le Soi, et que vous l’avez toujours été. Les illusions du mental, ainsi que les souffrances qui en découlent, disparaîtront alors.

Le Soi existe-t-il ou pas ?

À première vue, cela semble simple : je suis le Soi, mais mon mental me le cache. Il suffit donc de détruire le mental, et le tour est joué : je deviens un être éveillé, libéré de toute souffrance.

Évidemment, en pratique, c’est un peu plus compliqué.

Tout d’abord, il y a un problème de fond. Le Soi, c’est bien beau, mais comme nous l’avons mentionné la dernière fois, les bouddhistes insistent sur le fait que le Soi n’existe pas. D’un côté, les hindous et Ramana Maharshi affirment l’existence du Soi, de l’autre, les bouddhistes disent le contraire. Qui a raison ?

Ramana Maharshi apporte une perspective intéressante qui pourrait éclaircir ce point.

En résumé, la doctrine bouddhiste soutient qu’il n’y a pas de Soi, dans le sens où il n’existe pas, au-delà de notre corps périssable et de notre mental instable, une essence, un noyau individuel et immortel. Si vous pensez, par exemple : « Moi, Robert Dupont, même lorsque mon corps disparaîtra et que mon mental se désagrégera, je resterai toujours Robert Dupont, car je suis le Soi », les bouddhistes vous répondront que cette sensation d’être Robert Dupont provient de votre mental, lequel n’est qu’un agrégat de pensées, de perceptions, de souvenirs et d’imagination. Lorsque cet agrégat se dissout, la sensation d’être Robert Dupont disparaît également. Pour les bouddhistes, l’individualité est une illusion.

C’est à peu près la même chose que dit Ramana Maharshi. Il affirme également que le mental n’est qu’un agrégat de pensées, qu’il est illusoire, et que la sensation d’être un individu distinct est une illusion. Le Soi, selon lui, n’est pas un noyau central d’individualité, mais une substance impersonnelle.

Nous reviendrons sur ce concept de « substance impersonnelle », qui peut sembler obscur pour l’instant. Ce qu’il faut retenir pour le moment, c’est que le Soi impersonnel de Ramana Maharshi ne contredit pas réellement la négation du Soi individuel dans le bouddhisme. En effet, les deux traditions affirment que la sensation d’individualité est illusoire et que le mental est un agrégat tout aussi illusoire.

Mais alors, qu’est-ce que ce fameux Soi, que nous sommes, mais qui est en même temps impersonnel ?

Qu’est-ce que le Soi ?

C’est une question épineuse, car elle consiste à tenter de définir l’indéfinissable. Comme nous l’avons déjà mentionné, définir une chose revient à la limiter à certaines catégories. Or, le Soi est censé être au-delà de toute catégorie, ce qui le rend impossible à décrire de manière précise. Cependant, quelques citations de Ramana Maharshi peuvent nous éclairer.

Ramana Maharshi décrit le Soi comme « un état silencieux de paix ininterrompue et de calme absolu, libre de toute pensée. »

Il ajoute que le Soi est « une réalité unique immanente, dont chacun fait l’expérience directe et qui est en même temps la source, la substance et la véritable nature de tout ce qui existe. »

De plus, il précise qu’« il y a un vrai Soi impersonnel au-delà de l’illusion mentale du soi individuel. »

Enfin, il décrit le Soi comme « une conscience directe et ‘connaissante’ de l’unique réalité dans laquelle les sujets et les objets ont cessé d’exister. »

En résumé, le Soi est un état de paix absolue, exempt de toute pensée, qui constitue l’origine et la substance de tout ce qui existe.

Même si l’idée générale se dégage, cela reste assez abstrait. C’est là que les nombreuses réponses de Ramana Maharshi à la question « qu’est-ce que le Soi ? » deviennent précieuses, car elles offrent divers angles pour mieux appréhender ce concept difficile à saisir.

Allégories du Soi

Ramana Maharshi utilise parfois des allégories pour expliquer la nature du Soi. L’une de ses comparaisons les plus célèbres est celle de l’écran de cinéma. Il compare le Soi à un écran blanc sur lequel un film est projeté. Dans cette métaphore, le monde représente le film, tandis que le Soi est l’écran. Le film ne peut apparaître sans un écran pour le projeter, mais l’écran lui-même reste inchangé par ce qui se passe dans le film. Par exemple, projeter l’image d’un incendie ne brûle pas l’écran, et l’image de la pluie ne le mouille pas. Quelle que soit l’agitation du film, l’écran demeure immobile et inchangé du début à la fin.

Ramana Maharshi utilise également l’image du dessin sur du papier pour illustrer la relation entre le monde et le Soi. Dans cette métaphore, le monde est le dessin, et le Soi est le papier sur lequel il est tracé. Encore une fois, l’idée est que le Soi est le support immuable et inaffecté sur lequel le monde se manifeste.

Une autre analogie pourrait être la suivante : le monde est composé de châteaux de sable, villes de sable et personnages de sable, tandis que le Soi est la plage sur laquelle tout cela est construit. La plage demeure la même, peu importe que les châteaux de sable soient érigés ou s’écroulent. Cette image rejoint l’idée de Ramana Maharshi selon laquelle le Soi est la substance fondamentale de notre monde.

Cependant, ces analogies risquent de faire percevoir le Soi sous un angle trop matériel, comme s’il s’agissait simplement de l’espace qui nous entoure ou des atomes qui composent le monde. Cela pourrait simplifier à l’excès la nature du Soi. Pour éviter cette confusion, il est préférable de revenir à l’enseignement de Ramana Maharshi, qui insiste sur la nature immatérielle et transcendante du Soi.

Sat-Chit-Ananda : Être-Conscience-Félicité

Selon Ramana Maharshi, le monde matériel n’est rien de plus qu’une création mentale, comparable à un rêve. Les atomes, le corps physique, et tout ce que nous percevons comme étant réel n’ont, en fait, aucune réalité propre. Le monde et ses composants matériels ne sont que des projections mentales, un point sur lequel il insiste fermement.

Pour définir le Soi, Ramana Maharshi utilise une expression couramment retrouvée dans les doctrines hindoues : Sat-Chit-Ananda, qui signifie littéralement « Être-Conscience-Félicité ».

  • Le Soi est Être : parce que le Soi est tout ce qui existe. Il est la seule réalité, tout ce qui est, est le Soi. En d’autres termes, ce qui « est », c’est le Soi.
  • Le Soi est Conscience : ce concept est central, et nous y reviendrons dans un instant.
  • Le Soi est Félicité : il s’agit d’un état de joie profonde ou de béatitude.

Il est essentiel de comprendre ici que réaliser le Soi ne signifie pas devenir un individu doté de connaissance ou empli de félicité. Ce n’est pas une acquisition externe. Plutôt, en réalisant le Soi, vous devenez la Connaissance elle-même, vous êtes la Félicité. Ce n’est pas un état d’individualité qui acquiert des qualités, mais une identification directe à ces aspects intrinsèques du Soi.

En résumé, qu’est-ce que le Soi ? Le Soi est la toile de fond de toute la Création, une réalité faite d’Être, de Conscience et de Félicité. Il n’existe que cela : Être-Conscience-Félicité. Tout le reste, tout ce qui semble exister en dehors de cela, n’est qu’une illusion créée par le mental.

L’incompréhension des non-initiés

Vous pourriez vous demander : « S’il n’existe que le Soi, pourquoi y a-t-il aussi le mental ? Si le mental est illusoire, alors il n’y a pas seulement le Soi, il y a aussi l’illusion. N’est-ce pas contradictoire ? »

Ce type de question est justement celui que les gens posaient souvent à Ramana Maharshi. Mais les réponses qu’ils obtenaient n’étaient pas toujours celles qu’ils espéraient.

En lisant les échanges entre Maharshi et ses visiteurs, on remarque que les questions posées reflètent souvent une mauvaise compréhension de la réalité selon les enseignements de Ramana Maharshi. Un exemple typique de ces interrogations est la question suivante : « Comment réaliser le Soi ? » Les gens espèrent qu’il leur donnera une technique spécifique pour y parvenir. Bien que Maharshi puisse en suggérer, sa première réponse est presque toujours la même. Elle ressemble à celle-ci :

« Comment ça, ‘comment réaliser le Soi ?’ Il n’y a rien à réaliser. Le Soi est déjà là, et vous êtes déjà le Soi. Le Soi a toujours été, il sera toujours, c’est la seule chose qui est. Donc il n’y a rien à réaliser. »

Ramana Maharshi illustre cela par une comparaison : demander « comment réaliser le Soi » revient à demander le chemin pour aller à un endroit où l’on se trouve déjà. Imaginez que vous êtes à Strasbourg et que vous demandiez à quelqu’un comment vous rendre à Strasbourg. La question n’a pas de sens, car vous êtes déjà à l’endroit souhaité, et il n’y a donc aucun chemin à indiquer.

De la même manière, lorsqu’on demande à Maharshi comment réaliser le Soi, il répond que vous êtes déjà le Soi, et que votre question, par conséquent, n’a pas de sens.

« Pourquoi ne suis-je pas heureux ? »

Bien sûr, la réponse initiale de Ramana Maharshi, affirmant que le Soi est déjà réalisé, ne satisfait généralement personne. Ramana le sait parfaitement, mais il laisse souvent la personne en face réfléchir à sa propre question ou reformuler sa demande. Typiquement, cela mène à une nouvelle question :

« D’accord, je suis déjà le Soi, mais dans ce cas, pourquoi est-ce que je ne m’en rends pas compte ? Pourquoi est-ce que je ne suis pas débarrassé de mes souffrances et des illusions, puisque je suis déjà le Soi ? »

Cette question semble plus pertinente et aborde le cœur du problème.

Mais là encore, Ramana Maharshi a une réponse typique, qu’il a probablement donnée des milliers de fois au cours de sa vie :

« Vous dites que vous souffrez, mais qui souffre, quand vous dites ‘je souffre’ ? Vous, vous êtes le Soi. Est-ce le Soi qui dit qu’il souffre, ou est-ce votre ego, votre mental, qui ressent la souffrance ? »

Avec cette réponse, Maharshi invite à une introspection plus profonde, suggérant que la souffrance est liée à l’identification erronée avec le mental et l’ego, plutôt qu’au Soi véritable, qui est au-delà de toute souffrance.

Seul l’ego souffre, pas le Soi

C’est ici que réside un point capital de l’enseignement de Ramana Maharshi et de la doctrine de la non-dualité. Lorsque les gens disent « je », ils parlent en réalité au nom de leur ego, de leur mental, ou de leur corps physique, parce qu’ils s’identifient à ces aspects transitoires. En d’autres termes, ils ne se considèrent pas comme le Soi véritable, mais plutôt comme des individus liés à leur corps et à leur ego.

Vous pourriez dire : « Certes, le corps est peut-être illusoire, mais la personne souffre malgré tout. » C’est vrai, mais ce que Ramana Maharshi explique, c’est que cette souffrance n’affecte pas le Soi, mais uniquement l’ego. La souffrance, selon lui, provient de l’ego, et si l’on parvenait à dissoudre cet ego, la souffrance disparaîtrait.

Ramana Maharshi explique à travers ses réponses que nous souffrons principalement à cause de notre interaction avec le monde qui nous entoure. Il y a ici un parallèle évident avec la notion de souffrance (dukkha) dans le bouddhisme : nous souffrons lorsque nos désirs ne sont pas satisfaits ou lorsque nous devons faire face à des situations indésirables. Par exemple, nous souffrons de ne pas posséder certains objets, de ne pas avoir tel statut social ou telle relation, et nous souffrons également des problèmes, des maladies ou des contraintes financières que nous devons affronter.

Selon Maharshi, cette souffrance émerge parce que nous nous identifions à un individu, à une entité distincte. En nous percevant comme des objets, nous projetons cette objectification sur le monde autour de nous, le peuplant ainsi d’objets perçus. Si nous pouvions abandonner cette identification à l’individu, nous cesserions de percevoir la création comme étant composée d’objets, et ces objets, ne pouvant plus exister pour nous, ne susciteraient plus en nous ni désir ni souffrance.

Cela rejoint une nouvelle fois la pensée bouddhiste évoquée précédemment. Nous percevons des objets là où il n’y a en réalité que des agrégats. Si nous avions une vue correcte, nous ne verrions plus ces agrégats comme des objets, et par conséquent, nous ne percevrions plus d’objets de désir ou de souffrance.

La souffrance est un produit de l’ego

Chez Ramana Maharshi, la souffrance est directement liée au mental et à l’ego, et l’ego trouve son origine dans l’illusion du « je ». Selon Maharshi, ce que nous appelons notre mental n’est en réalité qu’un agrégat de pensées, dépourvu d’existence propre. Si l’on examine de près le mental, on découvre qu’il n’est rien d’autre qu’une collection de pensées, sans substance intrinsèque.

C’est pourquoi, lorsque les gens se tournent vers lui en demandant : « Monsieur Maharshi, comment puis-je cesser de souffrir, d’être triste, anxieux ou effrayé ? », Ramana Maharshi répond généralement par une question du genre : « Mais qui est triste ou anxieux ? » Quand vous dites « je suis triste et anxieux », est-ce le Soi qui parle ou est-ce l’ego ?

Cela touche à une notion fondamentale de la non-dualité : le Soi est unique et existe seul. Il n’y a pas de « Soi parmi d’autres objets » ; il n’y a que le Soi. Étant vierge de toute pensée, le Soi ne peut ni être triste ni anxieux, et il ne peut pas non plus être affecté par des objets qui susciteraient désir ou souffrance, car aucun objet n’existe en dehors de lui. Si le Soi est exempt de tristesse ou d’anxiété, c’est parce que ces états appartiennent uniquement au mental.

En gros, ce que Ramana Maharshi explique aux gens, c’est que ce n’est pas leur essence véritable, le Soi, qui est triste ou anxieuse. Ce sont leurs pensées, leur mental, qui le sont. Le mental est une illusion, un agrégat de pensées, et les personnes, en s’identifiant à leur mental, absorbent et vivent des souffrances illusoires. Ainsi, lorsqu’on demande pourquoi on souffre, la réponse de Maharshi est : « Vous ne souffrez pas ; vous avez simplement l’illusion de souffrir. »

L’illusion de souffrir

Alors, comment se débarrasser de l’illusion de souffrir ? La réponse de Ramana Maharshi est claire : si vous découvrez que votre mental est un agrégat illusoire, vous le détruirez, ainsi que tout ce qui y est associé – désir, souffrance, peur, anxiété, etc. En d’autres termes, il n’y a qu’une chose à faire : détruire le mental et l’ego.

Cependant, il y a une subtilité importante. Voici une question-réponse tirée de ses enseignements :

Question : Comment détruire l’ego ?
Réponse de Maharshi : Commencez par vous saisir de l’ego et ensuite demandez-vous comment le détruire. Qui pose la question ? C’est l’ego. Votre question est une manière certaine de chérir l’ego et non de le tuer. Si vous cherchez l’ego, vous découvrirez qu’il n’existe pas. Voilà la manière de le détruire.

En d’autres termes, avant de vous demander comment détruire l’ego, assurez-vous qu’il existe réellement. Le fait même de poser la question renforce l’ego, lui donne une existence apparente. Si vous cherchez véritablement l’ego, vous découvrirez qu’il est inexistant. La prise de conscience que l’ego n’a jamais existé vous empêchera de vous y identifier.

Il ne s’agit donc pas de détruire l’ego, mais de réaliser qu’il n’a jamais existé. Comme le dit Maharshi : « Si vous cherchez l’ego, vous découvrirez qu’il n’existe pas. » L’ego est une illusion, tout comme les pensées et la souffrance qui en découlent. En prenant conscience de cette vérité, vous vous libérez de l’illusion de la souffrance.

L’ego n’a jamais existé

C’est un point fondamental de l’enseignement de Ramana Maharshi. La clé est d’examiner et d’inspecter ce que vous considérez comme votre « ego » ou votre « je ». Quand quelqu’un demande à Maharshi : « Pourquoi est-ce que je ressens ceci ou cela ? » ou « Pourquoi fais-je cela ? », il répond généralement de manière similaire : « Qui est celui qui prétend ressentir ceci ou faire cela ? »

Maharshi insiste sur le fait que vous devez chercher qui est ce « je » qui dit « je souffre » ou « je fais ceci ». En scrutant ce « je » de manière approfondie, vous découvrirez qu’il n’existe pas. Ce processus d’auto-examen est crucial. L’objectif est de détruire l’illusion du « je », de cette conscience individuelle.

Dans ses enseignements, particulièrement dans le livre « Sois ce que tu es« , Maharshi explique que vous devez observer, concentrer votre attention sur ce « je », et l’inspecter sous tous les angles jusqu’à ce que vous réalisiez de manière absolue qu’il n’a jamais existé. Une fois que la racine de l’ego et du mental est détruite, il ne reste plus que le Soi, libre de toute illusion et de tout doute.

Pour Maharshi, le Soi est non-duel et unique, signifiant qu’il est la seule réalité. Cette réalité n’est pas constituée de concepts ou de perceptions. Il n’y a rien d’autre à voir ou à penser, car le Soi est tout ce qui est. En ce sens, l’existence du Soi pourrait être comparée à un « néant paisible de félicité ». C’est une expérience directe qui dépasse les mots et les concepts.

Donc, le message de Maharshi est clair : interrogez ce « je » lorsque vous dites « je souffre ». Cherchez sa racine, questionnez son origine jusqu’à comprendre qu’il est une illusion. Lorsque vous comprenez cela, vous découvrez que vous êtes, en réalité, le Soi, exempt de toute illusion et de toute souffrance.

Des réponses adaptées aux visiteurs

Maharshi était connu pour ajuster ses réponses en fonction du profil de la personne qui lui posait des questions. Pour ceux qui avaient une compréhension philosophique ou intellectuelle du Soi, il pouvait donner des réponses plus abstraites et profondes. En revanche, pour ceux qui étaient plus attachés à des croyances religieuses ou à une pratique spirituelle spécifique, il ajustait son approche pour les rendre plus accessibles.

Lorsque des croyants ou des personnes ayant une foi religieuse venaient le voir, Maharshi reconnaissait la valeur de leurs croyances. Bien que son propre enseignement soit principalement axé sur le jnana-yoga (yoga de la connaissance) et l’Advaita Vedanta (non-dualité), qui est relativement dépourvu de notions religieuses ou théistes, il n’était pas opposé à l’idée de Dieu ou de la dévotion.

Pour ces individus, Maharshi reconnaissait que les pratiques religieuses et de dévotion, comme celles trouvées dans le Bhakti-yoga (yoga de la dévotion), pouvaient avoir une grande valeur spirituelle. Il les encourageait à utiliser leurs croyances comme un tremplin pour une compréhension plus profonde. Par exemple, il reconnaissait que la dévotion à Dieu ou aux pratiques religieuses pouvait aider à purifier le cœur et préparer l’esprit pour une compréhension plus subtile du Soi.

Utilité de la Prière et de la Méditation

Ramana Maharshi explique que la prière et la méditation posent un problème fondamental en ce sens qu’elles impliquent une dualité. En effet, lorsque vous méditez sur un objet ou priez un dieu, vous établissez une séparation entre le sujet et l’objet — un méditant et un objet médité, ou un prieur et un dieu qui est prié. Selon Maharshi, cela pose problème car, en priant un dieu comme Shiva ou Vishnou, vous vous percevez vous-même comme un individu distinct et considérez un objet d’adoration. Par conséquent, vous attribuez une réalité à votre ego en tant que prieur.

Cependant, Maharshi reconnaît qu’il existe une certaine valeur dans la prière, la méditation et la dévotion. En effet, lorsque vous priez ou vous engagez dans un exercice spirituel comme le japa (la répétition d’un nom sacré), vous concentrez votre esprit et votre conscience sur l’objet de votre dévotion. Si cette concentration est suffisamment intense et prolongée, vous pouvez atteindre un état où vous oubliez temporairement votre propre existence. En ce sens, la pratique spirituelle peut indirectement réduire l’ego, en passant de la pensée « je suis en train de prier Shiva » à la pensée « Shiva » tout court, qui est moins centrée sur l’ego.

Néanmoins, cette disparition de l’ego n’est que temporaire. Une fois la prière ou la méditation terminée, l’ego tend à revenir. C’est pourquoi Maharshi insiste sur la nécessité de détruire l’ego en comprenant qu’il n’existe pas réellement. La pratique de la prière et de la méditation peut préparer l’esprit à une réalisation plus profonde, mais elle ne remplace pas la compréhension directe que l’ego est une illusion fondamentale.

Calmer le Mental

Ramana Maharshi souligne que les exercices de méditation et la prière, même lorsqu’ils se concentrent sur un objet spécifique comme un dieu ou même quelque chose de simple comme des chaussures, ont un grand intérêt pour apprendre à calmer et maîtriser l’activité mentale. En effet, lorsque vous méditez, peu importe l’objet de votre méditation, vous entraînez votre esprit à se focaliser sur une idée et à exclure toutes les autres. Avec la pratique, vous parvenez à faire de cet objet de méditation la seule chose qui existe dans votre esprit.

Cette approche reflète une idée que l’on retrouve également dans le Raja Yoga et dans diverses traditions spirituelles : à force de méditer sur un objet, on en vient à se fondre dans cet objet. Cependant, il ne s’agit pas de dire que si vous méditez sur vos chaussures, vous vous fondez littéralement dans les chaussures. Plutôt, l’idée est qu’à force de méditer sur un objet spécifique, comme les chaussures, cette idée devient la seule qui persiste dans votre esprit. Puisque, dans l’hindouisme, le monde est considéré comme un produit de notre esprit, pour quelqu’un qui médite profondément sur ses chaussures, l’univers tout entier peut sembler se résumer à des chaussures. En d’autres termes, pendant la méditation, toutes les autres idées disparaissent, et la personne n’a même plus conscience d’elle-même, ni de son ego, de ses souffrances, ou de toute autre préoccupation.

Cependant, il est important de noter que cette concentration est temporaire. Une méditation intense sur un objet ne peut pas durer éternellement, et l’ego finira par réapparaître. De plus, il est crucial de comprendre que cette visualisation mentale reste un produit du mental, donc illusoire. Que vous visualisiez des chaussures ou une divinité, il s’agit toujours d’une construction mentale, et non de la réalité ultime.

Le Serpent et la Corde

L’idée principale de Ramana Maharshi est de réaliser que le mental n’existe pas véritablement et de faire disparaître tous les objets qui en sont issus. Ainsi, en éliminant le mental, on découvre que ce qui reste est le Soi, la toile de fond paisible et immuable. Pour utiliser une analogie, c’est comme si, après avoir coupé le film d’un écran de cinéma, il ne reste plus que l’écran lui-même, calme et stable. On pourrait comparer cela au moment où le voisin cesse enfin de faire du bruit avec sa perceuse, apportant soudainement une tranquillité bienvenue.

Une illustration classique de cette réalisation est l’histoire suivante : un homme marche dans la jungle la nuit et pose le pied sur ce qu’il croit être un serpent. Il se recule précipitamment, terrifié. Plus tard, il se rend compte qu’il n’a marché que sur une corde, et il rit de sa peur excessive. Cette histoire illustre la réalisation que les objets de nos peurs et préoccupations n’existent que dans notre imagination, dans notre mental.

Ramana Maharshi insiste sur l’importance d’observer attentivement le mental et de questionner ce « je » qui dit « je souffre » ou « j’ai peur ». En explorant ce « je » en profondeur, on découvre qu’il n’existe pas réellement ; il n’est qu’un agrégat de pensées. Ainsi, les préoccupations que nous avons, comme le serpent sur le chemin, n’ont en réalité jamais existé.

Une autre histoire illustre cette notion : un maître et son élève courent pour échapper à un tigre. L’élève demande au maître pourquoi ils courent si le tigre est illusoire. Le maître répond que leur course aussi est illusoire.

Cette réponse reflète la perspective de Ramana Maharshi : la question n’est pas de savoir pourquoi nous courons, mais de comprendre qui est celui qui court. Si vous étiez absorbé dans le Soi, vous ne percevriez ni le tigre ni la course, car ces perceptions sont des constructions mentales illusoires. Dans la réalisation du Soi, il n’y a plus de mental pour créer ces objets de perception, et donc ils n’ont aucune existence réelle pour vous.

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2 thoughts on “Ramana Maharshi : détruire l’ego pour réaliser le Soi

  1. Ciao, un bon cheminement que vous pratiquez avec cet échange, et comme vous le dites, les mots trahis le concept, mais laisse résonance pour le jour où l’expérience est naturellement vécu…Merci pour cet échange riche de clairvoyance.D’ailleurs pour se désintoxiquer du mental, une connexion à la nature est salvatrice.Amitiés Salomon

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