Ces derniers jours, j’ai plongé dans l’univers fascinant d’un livre écrit par Alexandra David-Néel. Pour ceux qui ne la connaissent pas encore, Alexandra David-Néel est une figure incontournable du bouddhisme tibétain. J’avais déjà évoqué son nom dans ma vidéo sur l’histoire de Karma-Dordji. Cette érudite a passé de longues périodes au Tibet au siècle dernier, où elle a côtoyé de nombreux bouddhistes, dont des lamas renommés, qui lui ont transmis une quantité considérable de connaissances, tant sur les grands principes du bouddhisme que sur des détails plus subtils.
Alexandra David-Néel a écrit de nombreux ouvrages sur le bouddhisme tibétain, et l’un d’eux, « Les Enseignements Secrets des Bouddhistes Tibétains« , a particulièrement retenu mon attention.
Une Citation Révélatrice
Dès la première page du premier chapitre, David-Néel cite un érudit tibétain. Elle lui explique qu’elle envisage d’écrire un nouveau livre pour enseigner la doctrine bouddhiste à ses lecteurs. La réponse de l’érudit est frappante : il lui dit que c’est inutile car les gens se fichent éperdument de la doctrine bouddhiste. Voici ce qu’il dit :
« Parlez-leur de vérités profondes, ils baillent et, s’ils osent se le permettre, ils vous quittent, mais racontez-leur des fables absurdes, ils sont tout yeux et tout oreilles. […] Ils veulent que les doctrines religieuses, philosophiques ou sociales qu’on leur prêche leur soient agréables, qu’elles cadrent avec leurs conceptions, qu’elles satisfassent leurs inclinations, en somme qu’ils se retrouvent en elles et se sentent approuvés par elles. »
Cette citation résonne profondément avec mes propres observations sur l’évolution des différentes religions, notamment les doctrines orientales lorsqu’elles entrent dans la sphère new-age. Souvent, on y enlève ce qui déplaît, on ajoute ce qu’on aimerait y voir, et on se construit finalement une représentation faussée de la doctrine initiale.
Une Réflexion Ancestrale
Cette réflexion sur l’altération des doctrines spirituelles n’est pas nouvelle et dépasse largement la mouvance new-age. Déjà dans les années 1950, l’érudit tibétain qui parlait à Alexandra David-Néel avait constaté ce phénomène. Et en réalité, Bouddha lui-même avait fait des réflexions similaires il y a 2500 ans.
Lors de son éveil, Bouddha a voulu partager son expérience et ses vérités avec le monde. Mais il a vite réalisé que peu de gens seraient capables de comprendre son enseignement. Comment des individus sans dispositions spirituelles particulières pourraient-ils saisir un enseignement que Bouddha lui-même n’a compris qu’après six longues années de méditation acharnée?
Cependant, Bouddha ne s’est pas laissé décourager. Il a compris que, même si la majorité des gens ne comprendraient pas son message, certains, ceux dont les yeux n’étaient recouverts que d’une « fine couche de poussière », pourraient en profiter. Ces individus, proches de l’éveil, n’auraient besoin que de quelques vérités supplémentaires pour atteindre leur propre illumination. Ainsi, Bouddha a trouvé la motivation pour répandre son enseignement.
L’Inégalité de Réception Spirituelle
Cette histoire de Bouddha illustre bien l’idée que nous ne sommes pas tous égaux dans notre avancement spirituel. Comme Léonard de Vinci le disait : « Il existe trois catégories de personnes : celles qui voient, celles qui voient ce qu’on leur montre, et celles qui ne voient pas. »
Alexandra David-Néel aborde longuement ce thème dans son livre, mentionnant les nombreux moines bouddhistes qui, bien qu’étant moines, ne comprennent pas les préceptes de leur propre spiritualité. Ces moines répètent les enseignements bouddhistes par habitude, mais sans en saisir la véritable essence, pensant parfois l’inverse de ce qu’ils professent. C’est notamment le cas sur le sujet de l’existence ou non du Soi.
Bouddhisme vs Hindouisme
Il existe de nombreux rapprochements entre le bouddhisme et l’hindouisme. Cependant, un point crucial distingue ces deux spiritualités : l’existence du Soi. Tandis que l’hindouisme affirme l’existence d’une individualité profonde, le bouddhisme la réfute complètement. Explorons ensemble cette différence fondamentale.
Le Concept du Soi dans l’Hindouisme
Dans l’hindouisme, il est enseigné qu’il y a un Soi, une individualité profonde en nous qui constitue notre véritable être. Ce Soi n’est pas notre corps physique, ni nos biens matériels, ni même nos émotions changeantes. Selon cette doctrine, nous sommes une essence permanente et intangible. Le corps et les émotions ne sont que des aspects extérieurs et périssables de notre personne.
Le Non-Soi dans le Bouddhisme
Les bouddhistes, eux, vont plus loin en affirmant qu’il n’y a aucun Soi. Pour eux, l’individualité n’existe pas; il s’agit d’une illusion, un agrégat de concepts évanescents. Si vous demandez à un bouddhiste si le Soi existe, il vous répondra que non, car il sait que sa religion prêche l’inexistence du Soi. Cependant, Alexandra David-Néel, qui a côtoyé de nombreux bouddhistes, constate que beaucoup d’entre eux, malgré leurs déclarations, croient en leur propre individualité. Ils se perçoivent en tant qu’individu dans leur quête de purification, et considère le cycle des renaissances (samsara) comme le parcours de leur individualité vers l’éveil.
La Problématique de la Religiosité
Cette contradiction soulève une question importante sur la religiosité. Dire qu’une chose est vraie non pas parce qu’on l’a vérifiée soi-même, mais parce que la religion le dit, est problématique. Les moines bouddhistes qui affirment que l’ego n’existe pas, sans en avoir fait l’expérience eux-mêmes, répètent simplement ce que dit leur religion sans vraiment le comprendre.
Le bouddhisme, pourtant, met en garde contre cette forme de religiosité. Il enseigne de ne tenir pour vrai que ce que l’on a expérimenté et jugé par soi-même. Cette mise en garde contre la foi aveugle distingue le bouddhisme des autres religions.
Le Rôle du Maître Spirituel en Bouddhisme
Dans le bouddhisme, le maître spirituel n’est pas là pour inculquer des vérités à son élève comme un professeur, mais pour l’éveiller à la réflexion, à l’introspection, et au doute. L’élève doit découvrir par lui-même les vérités transcendantes. Si entendre une vérité suffisait pour s’en convaincre, lire que « l’ego n’existe pas » suffirait à nous éveiller. La réalité est que nous devons faire l’expérience de la dissolution de l’ego illusoire pour vraiment comprendre cette vérité.
Contrairement à l’image d’harmonie, de temples paisibles, et de méditation dans la nature, le bouddhisme est avant tout une discipline intellectuelle et mentale. Cette discipline, longue et exigeante, vise à comprendre la réalité et à percevoir l’aspect illusoire des choses pour s’en libérer.
La Perception New-Age de l’Illusion
De nombreux adeptes du mouvement new-age affirment avec conviction que « tout est illusoire ». Pourtant, ils ne peuvent souvent pas expliquer pourquoi ils croient cela, n’ayant jamais personnellement constaté cette vérité. Ils demeurent prisonniers de la matière et de leurs émotions, répétant des concepts sans réelle compréhension, comme les moines cités précédemment.
Posez-vous cette question : si je vous demande si le monde est illusoire, comme dans un rêve, que répondez-vous ? Si vous affirmez que oui, que le monde est illusoire, je vous pose une autre question : comment le savez-vous ? Qu’avez-vous personnellement fait pour avoir cette certitude ?
Souvent, les gens n’ont pas vraiment de réponse. La plupart d’entre nous vivons dans cette illusion, supposant qu’elle existe, et y réagissent comme si le monde était bien réel. On peut répéter que le monde est illusoire, on y vit et on y pense comme s’il était réel.
La Réalité des Prédicateurs en Ligne
Sur YouTube et d’autres plateformes, nombreux sont ceux qui prêchent des concepts spirituels en prétendant qu’ils les ont expérimentés eux-mêmes. Il est important de demander des comptes à ceux qui affirment avoir transcendé l’illusion suprême, surtout lorsqu’ils le font depuis leur chaise d’ordinateur. Les textes spirituels nous enseignent que devenir un éveillé est le destin d’un homme sur des millions. Pourtant, en ligne, il semble y avoir un bouddha autoproclamé pour deux personnes. Cette contradiction mérite réflexion.
Comprendre les Concepts Centraux du Bouddhisme
Le livre d’Alexandra David-Néel, « Les Enseignements Secrets des Bouddhistes Tibétains« , aborde les concepts centraux du bouddhisme. Il met en lumière les points-clés que les moines répètent parfois sans les comprendre, mais qu’il est crucial de saisir et d’intégrer. Parmi ces concepts, la question de l’inexistence de l’ego est fondamentale. Cependant, une idée encore plus vaste du bouddhisme est que rien ne possède d’individualité. Il n’y a pas d’objets, ni d’êtres, ni d’ego : il n’y a que des agrégats.
L’Illusion de l’Individualité
Selon le bouddhisme, chaque chose observée, qu’il s’agisse d’un objet physique, d’un être ou même d’une idée, n’est qu’un agrégat. Ces agrégats de matière ou de pensée, constitués de diverses causes, s’assemblent un jour pour se désagréger un autre. Nous leur attribuons une individualité par erreur, voyant ces agrégats comme des touts. Cette idée s’illustre facilement à travers de nombreux exemples bouddhistes.
L’Exemple de la Maison en Briques
Imaginez une maison construite avec des briques. Un jour, une brique se casse et est remplacée. Vous pourriez dire que c’est toujours la même maison. Maintenant, imaginez que régulièrement, d’autres briques doivent être remplacées, ainsi que les portes, les fenêtres, et les tuiles du toit. Après 20 ans, bien que vous affirmiez que c’est toujours la même maison, il n’y a plus aucune partie d’origine. La vieille maison n’a plus rien en commun avec la nouvelle, ce qui illustre le paradoxe de l’illusion d’une individualité permanente.
Le bouddhisme enseigne que considérer cette maison comme une entité unique et permanente est une illusion. En réalité, rien de matériel ne demeure identique ; seule votre conception d’un tout persiste. La pensée bouddhiste vous dira qu’il n’y a jamais eu de maison, seulement un agrégat de briques. Pourtant, notre perception nous fait croire en une individualité persistante.
L’Agrégation et la Désagrégation
Si chaque brique de la maison est remplacée progressivement, vous continuez à voir la même maison. En revanche, si toutes les briques étaient remplacées d’un coup, vous diriez que c’est une nouvelle maison. Ce processus de changement lent versus rapide illustre notre tendance à attribuer une identité d’ensemble à une multitude de corps simples.
La Perception et les Samskara
Cette même illusion nous fait voir une grande masse noire dans le ciel, là où il n’y a en réalité que des centaines d’hirondelles volant ensemble. Elle nous fait aussi percevoir une différence entre une étendue de sable, une dune de sable et un château de sable, bien qu’ils soient tous faits de sable. Nous formons des structures mentales, ou samskara, qui sont des interprétations des choses que nous voyons.
La Différence entre le Monde Réel et le Monde Perçu
Nous interprétons constamment les formes et les structures des agrégats, créant ainsi une distinction entre le monde tel qu’il est (le monde réel) et le monde tel que nous le percevons (une accumulation de samskara). Cette distinction est au cœur de la philosophie bouddhiste, nous rappelant que notre perception est souvent une interprétation, plutôt qu’une vision neutre de la réalité.
La Formation Mentale et les Agrégats
Dans notre monde, nous interprétons continuellement notre environnement, voyant des formes et des entités là où il n’y a que des agrégats. Nous individualisons des agrégats, personnifions des objets inertes et créons des catégories arbitraires, peuplant ainsi le monde de concepts imaginaires issus de notre esprit. Un exemple classique est de voir des formes dans les nuages, un phénomène appelé paréidolie, où notre cerveau cherche à imposer des formes reconnaissables sur des motifs désordonnés.
L’Exemple de l’Arbre et des Perceptions Enfantines
Un autre exemple de cette tendance est une expérience que j’ai vécue, avec une classe d’enfants observant une photo d’un arbre. Lorsqu’on leur demande de quelle couleur est le tronc de l’arbre, ils répondent tous « marron » sans hésiter. Pourtant, le tronc de l’arbre, un peuplier, est gris clair. Pourquoi cette réponse unanime ? Parce que dans l’imaginaire collectif, un tronc d’arbre est marron. Cette représentation mentale dépasse la réalité observée, illustrant comment nos perceptions sont souvent guidées par des préconceptions plutôt que par une observation objective.
La Réalité et les Représentations Mentales
Les enfants, en dessinant, ne représentent jamais les choses telles qu’elles sont réellement, mais plutôt telles qu’ils les perçoivent. Un bonhomme dessiné avec un rond pour la tête et des rectangles pour les bras et les jambes ne ressemble en rien à une personne réelle. De même, lorsqu’ils colorient un tronc d’arbre, ils choisissent invariablement la couleur marron, suivant leurs représentations mentales.
L’Interrogation des Perceptions Bouddhistes
Le bouddhisme encourage à questionner nos perceptions. Est-ce que nous voyons vraiment ce que nous croyons voir ? Sentons-nous réellement ce que nous pensons sentir ? Les sensations familières, comme toucher un objet, ne sont presque jamais interrogées. Observer et questionner ses pensées et ses sensations est crucial pour comprendre leur nature transitoire et éphémère. En observant les pensées, on réalise qu’elles changent constamment, certaines naissant et d’autres disparaissant, tout comme les émotions.
La Réflexion sur l’Identité et le Changement
L’idée bouddhiste de remise en question de l’individualité se manifeste dans l’exemple de la maison de briques. Tout comme une maison dont chaque brique a été remplacée est perçue comme la même maison, nous croyons être la même personne malgré le renouvellement constant de nos cellules et de nos pensées. Mais qu’avons-nous en commun avec nous-mêmes il y a 10 ou 20 ans ? Probablement très peu, sinon des souvenirs partagés.
L’Illusion de l’Ego
La question se pose alors : sommes-nous réellement la même personne qu’il y a 20 ans ? Si nous répondons non, cela signifie que nous ne sommes pas non plus la personne que nous étions il y a un an ou même hier. Nous devons remettre en question l’idée que nous soyons une entité fixe. Peut-être ne sommes-nous qu’un agrégat de cellules et de pensées éphémères, un tout apparent composé de nombreux éléments distincts. C’est cette perspective que le bouddhisme propose, nous invitant à voir au-delà des illusions de l’individualité et de l’ego.
L’Illusion de la Matière et la Réalité des Agrégats
À la lumière de la science moderne, nous savons que toute entité matérielle est constituée de molécules, elles-mêmes composées d’atomes, qui sont faits de particules élémentaires. Cependant, la nature de ces particules élémentaires reste énigmatique. Sont-elles matérielles, sont-elles de véritables entités ou simplement des agrégats de propriétés ? Cette interrogation doit nous amener à considérer le monde comme un agrégat d’une même substance. Selon la manière dont cette substance s’organise et réagit, elle semble créer une diversité de formes, de matières et d’êtres, alors qu’en réalité, il ne s’agit que d’un fourmillement de particules élémentaires.
Le Regard Bouddhiste sur la Réalité
Le philosophe bouddhiste du 6e siècle, Chandrakirti, disait : « L’essence du nirvâna consiste simplement en l’extinction de l’activité constructive de notre imagination. » Pour lui, la « Voie de la Vue » (thong lam) est celle où les faits sont examinés et analysés avec une attention continue, sans laisser place aux divagations de l’imagination.
Le bouddhisme est donc une discipline mentale qui encourage à voir les choses telles qu’elles sont, en se libérant de nos samskara, c’est-à-dire de nos représentations mentales et des réflexes de pensée qui nous conditionnent à voir des entités là où il n’y en a pas.
L’Auto-illusion : Un Entraînement Bouddhiste
Les bouddhistes pratiquent parfois des exercices inverses, se concentrant et méditant pour volontairement voir des choses qui n’existent pas. Ils s’auto-illusionnent pour se prouver à quel point ils peuvent duper leurs propres sens. Alexandra David-Néel raconte un exercice où un moine ferme les yeux et imagine un décor de son choix, jusqu’à s’y croire réellement. En visualisant des arbres et en sentant l’herbe sous ses pieds, il comprend comment l’esprit peut facilement être trompé.
La Leçon du Moine et de son Maître
Une autre histoire intéressante rapportée par Alexandra David-Néel illustre ce point. Un moine, sous les conseils de son maître, médite avec dévotion sur son dieu, jusqu’à avoir des visions et des contacts physiques avec cette divinité. D’abord incertain, il consulte son maître qui l’encourage à continuer. Finalement, le moine réalise que ces visions ne sont que des hallucinations. Son maître lui explique que les objets d’adoration, les dieux et les démons, naissent et meurent dans le mental, révélant que tout l’univers est un mirage.
Observer et Questionner Nos Perceptions
Répéter que tout est illusoire ne suffit pas ; il faut le constater par soi-même. Seuls ceux qui ont atteint l’éveil peuvent véritablement comprendre à quoi ressemble la création sans les samskara, c’est-à-dire en voyant les choses telles qu’elles sont, sans les conditionnements mentaux.
Ces vastes sujets méritent d’être explorés en profondeur. J’espère que cet article (qui résume rapidement la vidéo en haut de la page) vous aura éclairé sur le bouddhisme, une spiritualité bien plus profonde et intellectuelle qu’on ne le pense souvent. Il est essentiel de l’étudier à travers les textes sacrés et les penseurs de référence, plutôt que par des vidéos YouTube ou du bouche-à-oreille peu fiable.