La Bhagavad-Gita et l’enseignement de Krishna

L’étude des spiritualités mène fréquemment à l’hindouisme ; l’hindouisme, lui, mène toujours à la Bhagavad-Gita. Ce texte vieux de près de 2500 ans est considéré comme l’un des plus importants de l’hindouisme, aux côtés des Védas et des Upanishads.

Il nous intéresse notamment car il forme la base théorique des principaux yogas de l’hindouisme : le karma-yoga (yoga du détachement), le jnana-yoga (yoga de la connaissance) et le bhakti-yoga (yoga de la dévotion). En cela, la Bhagavad-Gita est à elle seule une école spirituelle menant ses élèves à la réalisation du Soi.

Contexte de la Bhagavad-Gita

Il y a donc environ 2500 ans, une guerre a lieu. Nous nous épargnerons aujourd’hui les détails de cette guerre ou le nom de ses nombreux belligérants car ils sont de peu d’importance. Deux personnages nous intéressent. Le premier se nomme Arjuna et est l’un de ces belligérants. L’autre s’appelle Krishna et est son cocher. Tous deux sont sur un char, sur le champ de bataille, et inspectent les troupes avant que le combat commence.

Mais Arjuna désespère en observant l’armée ennemie : elle est menée par des membres de sa famille. Il reconnaît des oncles, des cousins, et s’attriste de devoir les combattre. Il ne veut pas mener cette guerre.

Or, Krishna, en plus d’être le cocher d’Arjuna, se révèle être une incarnation divine du Soi. Il console alors Arjuna en lui expliquant la nécessité de se battre, ainsi que la véritable nature du Soi et de la réalité.

Impermanence de la vie

Krishna explique premièrement à Arjuna que la mort de ses oncles et de ses cousins n’est pas à redouter, ni la sienne. Toutes ces vies sont impermanentes, vouées donc à finir un jour, et l’existence corporelle dans un monde manifesté n’est d’ailleurs qu’une goutte d’eau dans le grand océan de la non-manifestation.

À l’image de la vague, qui se détache de l’océan pour s’y abattre aussitôt, l’existence manifestée émerge de la non-manifestation pour un court moment puis se dissout en elle à nouveau.

Ainsi en est-il de nos courtes vies, et peu importe ceux qui mourront lors de cette guerre, lors de la suivante ou dans leurs vieux jours. Seule compte l’existence du Soi, car seul le Soi est infini, immortel et donc permanent. Quant à celui qui meurt, il perd son corps et son existence physique manifestée, mais son essence profonde, le Soi, n’en est pas touchée un seul instant. Selon la formule de la Bhagavad-Gita :

« Il n’y eut jamais un temps où, ni toi, ni moi, ni tous ces rois, nous n’étions pas encore, et il n’y en aura jamais où nous ne serons plus. »

Le corps peut mourir, car il est sans importance. Le Soi est important, mais rien ne peut l’atteindre, alors il n’y a pas à s’attrister pour ceux qui meurent au combat ou ailleurs. Par extension, rien de ce qui concerne le corps physique ne saurait être l’objet de préoccupations. Il faut apprendre à endurer les plaisirs comme les souffrances en les considérant comme des phénomènes éphémères et transitoires, indignes donc qu’on s’y attache ou qu’on s’en émeuve.

La fondation du karma-yoga

La Bhagavad-Gita aborde longuement la question du karma. C’est bien ce texte qui fixe les fondements du karma-yoga dont nous avons déjà parlé, et donc de la nécessité du détachement.

Tout acte intéressé, rappelle Krishna, est générateur de karma, qu’il soit bon ou mauvais, et que son intention soit également bonne ou mauvaise. C’est ce karma (ou cet attachement) qui nous lie aux choses du monde et qui, après notre mort, nous ramène à ce monde et nous force à vivre une nouvelle incarnation. Ainsi, le karma nous maintient dans un long et pénible cycle de renaissances.

Tant qu’il demeure en nous des attachements, et que donc nous menons des actes intéressés, nous demeurons dans le cycle des renaissances, c’est-à-dire dans une succession d’existences manifestées emplies de souffrance.

Puisqu’il nous faut agir pour vivre, mais que tout acte intéressé génère du karma et nous maintient dans le cycle de la souffrance, nous devons apprendre l’acte désintéressé, celui qui ne génère aucun karma. Alors débarrassé du karma, nous échapperons à la réincarnation lors de notre mort.

Et pour que nos actes soient désintéressés, nous devons nous détacher de leurs fruits : il nous faut agir pour l’action et non pour son mobile, travailler pour le travail et non pour le salaire, donner pour donner et non pour recevoir. Il nous faut développer l’équanimité et devenir indifférent aux bons évènements comme aux mauvais, que tout nous semble égal et insignifiant. Seulement alors, les attachements sont rompus et le karma disparaît.

Cette culture du détachement, qui est le fondement du karma yoga, est la seule à même de nous libérer du cycle des renaissances. En cela, toute pensée d’attachement, de désir, de peur, de colère, et toute préoccupation doivent être rejetées.

Tant qu’elle n’est pas intéressée, l’action n’est ni bonne ni mauvaise.

Krishna, incarnation du Soi absolu

Dans la Bhagavad-Gita, c’est le Soi qui parle à travers Krishna. Krishna lui-même se présente comme le Dieu absolu. Sa forme physique pourtant, celle qui se tient sur le char aux côtés d’Arjuna, n’est qu’une infime parcelle du Soi, puisque le Soi est infini.

L’apparence même de Krishna est illusoire, puisque le Soi est sans forme. En somme, Krishna n’est qu’une incarnation manifestée, qui lui permet de se mettre un temps au niveau d’Arjuna. Cette manifestation, comme toutes les autres, est soumise à la loi de l’impermanence.

Tout puissant qu’il soit, Krishna finira par mourir, car il n’est qu’un aspect illusoire et périssable du véritable Soi.

Fixer son mental sur le Soi

Pour s’élever aux plus hautes sphères, Krishna dit :

« L’homme devrait fixer son mental sur Moi dans une douce contemplation, après avoir mis les sens sous contrôle »

Cette injonction est centrale dans la Bhagavad-Gita, où elle est répétée de nombreuses fois. Elle est sans doute l’enseignement le plus important de ce texte, avec l’injonction à l’acte désintéressée dont nous avons parlé précédemment.

Cette double consigne : « mettre les sens sous contrôle » + « fixer son mental sur Moi » est un schéma qui ne surprend pas ceux qui étudient les différentes mystiques. En effet, le maintien sous contrôle des sens se retrouve dans le raja-yoga sous le nom de pratyahara, il évoque également la « garde du cœur » de l’hésychasme, le détachement de Maître Eckhart, et est encore recommandé dans le soufisme, notamment par Al-Alawi. Dans toutes ces traditions, aucune méditation n’est possible si un autre objet que l’objet de méditation se trouve dans notre esprit. Ainsi, que l’on médite sur Dieu, sur le Soi, ou sur n’importe quoi d’autre, tout le reste doit être évacué : les stimulations des sens, les pensées ou les images qui se présentent à l’esprit.

Quant à « fixer le mental sur Moi », on y reconnaît là aussi la concentration totale de l’esprit telle qu’elle est présentée dans ces mêmes traditions, de l’hindouisme au soufisme en passant par l’hésychasme et le bouddhisme. Chaque fois, l’éveil, l’union mystique ou la vue juste s’obtiennent en concentrant son esprit sur l’objet de méditation (généralement Dieu ou le Soi), jusqu’à ce qu’il soit perçu sous sa véritable forme, au-delà de toute manifestation sensible. La Bhagavad-Gita ne déroge pas à ces enseignements.

Comme cela se fait dans les courants dévotionnels (hésychasme, soufisme, bhakti-yoga), Dieu ou le Soi doit être adoré au point où l’esprit ne se détourne jamais de lui. Tout comme, lorsqu’on est amoureux, on pense sans cesse et sans distraction à l’être aimé. La concentration est alors totale.

Les différentes formes de Dieu

Bien sûr, si méditer sur Dieu est une pratique courante des différentes spiritualités, celle-ci pose toujours la question de la forme de Dieu, que nous avons déjà évoquée avec la parabole du radeau : faut-il méditer sur un Dieu avec forme ? Sans forme ? Et si oui comment ? Et d’ailleurs quel Dieu est le bon ? Et faut-il prier Dieu ou le Soi ? Et d’ailleurs le Soi, c’est quoi ?

Le constat est toujours le même : prier ou méditer sur ce qu’on ne peut concevoir est une tâche difficile. C’est pour cela que dans les différents cultes (et cela est notamment le cas dans l’hindouisme) on tolère toujours qu’une forme physique soit donnée à Dieu.

Il n’est ainsi pas choquant de prier Dieu en visualisant, en esprit, la forme physique de Jésus, celle de Krishna ou celle de Bouddha. Et encore, non pas leur forme physique, mais plutôt celle que nous nous sommes nous-mêmes inventée.

Krishna, dans la Bhagavad-Gita, conseille Lui-même de lui donner une forme pour prier sur Lui. Autrement, la visualisation mentale serait impossible pour le méditant, et fixer son esprit sur lui deviendrait trop difficile. Une forme, c’est quelque chose de concret à visualiser, donc cela facile la méditation.

Mais Krishna dit alors une parole très forte :

« Quelle que soit la divinité [NDLR : en empruntant n’importe quel nom, forme, et méthode d’adoration] qu’on adore avec foi, Je fais que cette foi soit ferme envers cette divinité. Dotés d’une foi stable, [les méditants] s’engagent d’adorer cette divinité, et obtiennent leurs souhaits par cette divinité. En vérité, ces souhaits sont accordés par Moi seul. »

En somme, Dieu ou le Soi se fiche éperdument de la forme que vous donnez à Dieu, ni même du Dieu que vous choisissez de prier. Ce n’est ici pas le Dieu en question qui importe, car la représentation que le méditant s’en fait est illusoire, de toute manière. La foi seule compte.

Même celui qui se représenterait Dieu sous la forme d’une boîte de conserve, s’il croyait avec foi et sincérité que cette boîte de conserve est véritablement Dieu, alors sa méditation porterait de bons fruits et son éveil spirituel se produirait. La forme donnée à Dieu est sans importance, c’est la dévotion et la force de concentration qui font le succès de la méditation.

Méthode de méditation

Dans la Bhagavad-Gita, Krishna se permet de donner quelques consignes de méditation. On apprend qu’il faut méditer assis, sur un siège stable, se tenir bien droit, le dos et la tête droits, alignés verticalement dans une position certainement similaire à la position du lotus ou à celle des moines zazen. Il faut méditer dans un lieu calme et propre. Quant au mental, il doit être fixé sur le bout du nez.

En cela, on retrouve des consignes du bouddhisme, de l’hésychasme ou du soufisme, et rien d’anormal dans l’idée que l’on se fait de la méditation. On notera tout de même quelques points :

Tout d’abord, l’idée d’une position idéale (ici la position assise et droite) est toujours problématique quand une méditation est censée être constante, et durer même dans le travail et les tâches du quotidien. On comprend bien sûr qu’il s’agit d’une position à privilégier lorsqu’on le peut, et qu’elle n’a rien d’une obligation absolue. Méditer en marchant, en travaillant ou en passant le balai, pour peu que l’esprit soit bien concentré sur l’objet de méditation, fonctionne aussi. Mais le repos en position assise favorise certainement la concentration mentale.

Il y a aussi cette idée de « fixer le mental sur le bout du nez ». On trouve parfois dans les spiritualités l’idée de le fixer sur l’espace entre les sourcils et, dans l’hésychasme, sur le ventre ou le cœur. Cela semble contradictoire avec le fait de fixer en premier lieu son mental sur Dieu, ou sur l’objet de méditation.

La question de la visualisation est clairement abordée dans la Bhagavad-Gita, alors posons-la concrètement : faut-il imaginer Dieu sur le bout de notre nez ? Ou, dans l’hésychasme, Dieu dans notre ventre ? Ou bien s’agit-il juste d’une manière arbitraire de localiser Dieu dans un endroit précis ? Il est probable de toute manière que le choix du nez, du ventre, du cœur ou d’un autre lieu non-corporel soit sans importance, Dieu étant par nature non-localisé puisque appartenant à une essence supérieure non matérielle.

Une méthode adaptée à vos capacités

La « méthode » de Krishna pour atteindre Dieu se résume en deux points : le karma-yoga (se désintéresser du fruits de nos actes, cultiver le détachement) et la concentration (focaliser son mental sur Dieu).

En réalité, nous dit Krishna, cette méthode n’est pas la seule. Elle est en revanche la plus efficace.

Il est aussi possible d’accéder aux sphères supérieures de la divinité à travers l’étude de textes sacrés, dans une voie qui est donc moins dévotionnelle et plus intellectuelle. À l’inverse, une voie dévotionnelle comme le bhakti-yoga, avec ses chants religieux, ses louanges, ses images pieuses et ses pratiques d’adoration porte aussi de bons fruits.

Krishna indique clairement que ceux pour qui la voie de base (karma-yoga + concentration) est trop difficile peuvent simplement pratiquer des sadhanas (des pratiques religieuses et rituelles comme dans le bhakti-yoga). Et que ceux pour qui ces sadhanas elles-mêmes sont trop difficiles peuvent simplement dédier leurs activités quotidiennes à Dieu. Il s’agira alors pour eux de voir Dieu en toute chose et de lui rendre grâce pour tout ce qui leur arrive, à la manière des gens qui prononcent les grâces avant un repas.

Il existe donc toujours une voie plus simple. L’essentiel est que dans chacune d’elles, il y ait un souvenir permanent de Dieu. Ce point est central : la voie spirituelle passe par la fixation de la pensée de Dieu dans l’esprit. On voit Dieu en toute chose, on pense à Dieu, on se fixe sur Dieu, on étudie les paroles de Dieu,… C’est ainsi, à l’image de la prière du cœur de l’hésychasme ou du dhikr soufi une méditation constante sur l’essence divine, qui occupe de plus en plus de place dans l’esprit au fil du temps, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’elle.

Bonus-réincarnation

La Bhagavad-Gita enseigne que le but de l’élévation spirituelle est, entre autres choses, d’échapper au cycle des renaissances, qui est un cycle de souffrance. À sa mort, celui qui est libéré du karma ne se réincarne pas, il est libéré des souffrances pour toujours.

Mais celui qui, malgré tous ses efforts, n’est pas parvenu à se libérer du karma, celui-là n’a pas travaillé pour rien. Libéré d’une partie de son karma au moins, et ayant développé un mental de qualité, prompt à se fixer sur Dieu ou à rejeter les pensées passionnées, il se réincarnera dans une existence lui permettant de poursuivre son élévation spirituelle.

Ainsi, la réincarnation n’est pas un retour à la case départ : les efforts et les progrès accomplis sont conservés d’une renaissance à la suivante, de sorte que, vie après vie, le méditant se perfectionne. Il viendra un renaissance (peut-être celle-ci) où il épuisera une fois pour toute son karma et se libérera de tout attachement.

Derrière cet enseignement, un conseil fort : le moindre effort est bon à faire. Car même celui qui est appesanti par mille attachements et en proie à toutes les tentations fait un pas en avant lorsqu’il médite un peu. Cet effort portera un fruit, petit certes, mais permanent. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, cet homme-là atteindra forcément la libération lui aussi. Aucun effort n’est superflu.

Peut-être cet homme-là renaîtra-t-il dans une existence plus calme, au sein d’une famille pieuse ou dans un cadre moins propice aux tentations. Ainsi ses efforts seront récompensés par plus de facilité dans la pratique, et donc par de futurs résultats meilleurs encore.

Note

L’étude de la Bhagavad-Gita est conseillée à tous ceux qui s’interrogent sur les sujets spirituels. Il faudra néanmoins vous méfier des traductions.

Si le message reste le même d’une traduction à l’autre de ce texte vieux de 2500 ans, les formulations peuvent toutefois grandement différer, rendant certains versions plus claires que d’autres et faisant parfois disparaître certaines subtilités.

Pour notre part, cette étude de la Bhagavad-Gita a été réalisée à l’aide de deux traductions du texte, celle de la Gita-Society, et la traduction plus ancienne et plus sobre d’Émile Sénart.

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